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Du cirque de Barrosa au pic de Batoua – 100km / 5000m D+

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Un an déjà depuis ma dernière escapade en montagne, du côté du mont Buet, dans les Alpes. Profitant d’une opportunité de co-voiturage avec mon fils Geoffroy, qui participait au séjour UCPA 5 summits, j’ai décidé de faire une randonnée de quelques jours pour découvrir le cirque de Barrosa, en Espagne, un cousin méconnu des trois cirques français de Gavarnie, Estaubé, Troumouse que j’ai largement parcourus au cours de précédentes randonnées. L’inspiration pour visiter ce cirque vient du magnifique site de Pierre Carrière sur le Cirque de Barrosa, qui fourmille de détails passionnants sur la géologie, l’histoire et les itinéraires autour de ce cirque unique. Je me suis permis de lui emprunter quelques-une de ses superbes illustrations mais je renvoie le lecteur à son site pour vraiment tout savoir sur le cirque de Barrosa.

Situation générale du cirque de Barrosa – Illustration Pierre Carrière
Itinéraire général emprunté (trait rouge – bivouacs en bleu

Jour 1 – du Pont de Moudang au lac de Barroude

16km 1300m D+ Trace Strava

Après quelques heures de conduite d’approche, je parviens enfin au Pont de Moudang, point central de la vallée de la Neste d’Aure, où j’ai décidé de poser mon véhicule. Le temps est ensoleillé, mais se charge rapidement en gros cumulus, et la meteo du jour est claire sur le programme : orages dans la soirée! Vers 14h45, sac au dos, je pars donc d’un pas rapide pour remonter la vallée de la Neste d’Aure sans trop trainer. Un pas certainement trop rapide, car au bout de quelques minutes, je perd mon sentier et me retrouve à remonter une piste de descente de VTT, visiblement pas prévue pour des randonneurs. Un coup d’œil à ma carte, et je décide de la suivre quelque temps, pour retrouver un sentier pédestre une centaine de mètres plus haut. Heureusement, les VTTistes ne sont pas nombreux : il me faudra juste en esquiver deux pendant ma montée. Je fini par retrouver mon chemin, qui monte tranquillement à l’ombre d’une belle forêt, et passe au dessus du village d’Aragnouet.

Aragnouet, à l’extrémité de la vallée d’Aure

Je repense à ces ancêtres d’Aure, aïeux de ma grand-grand-grand-grand-grand-grand-mére Jacquette d’Aure. Arnaud d’Aure, était, vers l’an 900, le seigneur de ce coin, et en particulier Aragnouet, commune où je me trouve.

ARNAUD Ier du nom, Comte d’Aure, possédoit les vallées de la Neste, de la Barousse, du Magnoac & d’Aure, territoire connu sous le nom de Quatre-Vallées. Il étoit Seigneur de la Barthe, de Campan, d’Arné, d’Aragonet, de la Vicomté de Larboust & d’autres lieux qui étoient du Comté d’Aragon & du Royaume de Navarre, mais soit que la vallée d’Aure tînt le premier rang parmi ses fiefs, soit qu’elle représentât la partie de se domaines, libre de tout hommage, il portoit en l’an 900 le nom de Comes totius Aureae, & c’est ainsi qu’il est désigné, notamment dans la Chronique d’Auch. 

Histoire et généalogie de la maison de Gramont – Cte Agénor-A.-A. de Gramont – Ouvrage en ligne – Page 18 et 3


Poursuivant ma route, j’arrive au dessus de la chapelle des templiers, jouissant d’une situation unique face à la montagne. Le chapelle est le dernier vestige de l’hôpital de Saint-Jean-de-la-Combe. Les hôpitaux, dans les Pyrénées étaient des établissements tenus par des ordres hospitaliers. Souvent situés au pied des cols, ils permettaient d’accueillir les pèlerins traversant les montagnes pour rejoindre l’Espagne sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. Je me déroute pour m’en approcher ; une belle pierre sculptée au dessus de la porte attire mon attention. Il s’agit d’un chrisme, un symbole christique fréquent dans les Pyrénées centrales.

La chapelle des templier, hameau du Plan, Aragnouet
Chrisme de la chapelle des templiers, à Aragnouet, croisant l’alpha et l’omega et les lettres XPS

Je ne peux rester longtemps, et je repars trouver l’entrée du chemin de la vallée de la Géla. La première partie de la vallée monte en pente douce. Ce fond de vallée est constitué de calcaires de l’ère secondaire. Au fond, des nuages menaçants sont au dessus du pic de Port Vieux et de la muraille de Barroude, striée de sa caractéristique bande de calcaire blanc. Cette muraille d’altitude est en fait plus ancienne que le fond de la vallée : la couche de calcaire blanc, et les schistes qui la surmontent sont daté de l’ère primaire. Cette configuration est le résultat de la collision, il y a 75 millions d’années, de la plaque Ibérique et de celle de l’Eurasie, collision ayant entraîné la formation des Pyrénées. Lors de cette collision, de gigantesques “écailles” de terrains plus anciens ont été poussées sur des terrains plus jeunes, les recouvrant et formant ce que les géologues appellent une nappe de charriage. Cette superposition a ensuite été sculptée par l’érosion, formant des cirques (Gavarnie, Barrosa,…) et des vallées, telle la vallée de la Géla où je me trouve.

La vallée de la Géla – Illustration Pierre Carrière

En contemplant les falaises de cette fameuse nappe de charriage de Gavarnie, je repense à mon père, géologue, et aux crapahutages dans lesquels ils nous entraînait dans le Jura, nous expliquant ici et là l’histoire géologique des montagnes que nous voyions. Ma mère, biologiste, nous en décrivait alors la flore et les différents biotopes. Depuis, j’ai gardé cette habitude d’essayer d’interpréter les paysages que je traverse, en tentant de superposer mentalement plusieurs “couches” : celle, sensible, de la beauté des paysages de montagne, et celles, plus intellectuelles, des interprétations géologiques et écologiques de ces paysages.

Vallée de la Géla, surplombée par le pic de Port Vieux (2723m) et la caractéristique muraille de Barroude à gauche

Les vastes étendues herbeuses sont encore ensoleillées, et je croise un troupeau de vaches. Il me semble reconnaître des limousines, qu’on voit souvent des cette région. Magnifiques et immobiles, elles semblent me dévisager… je dois être l’attraction du jour.

Vaches limousines dans la vallée de la Géla – à droite, un bloc calcaire crétacé

Le temps se couvre peu à peu. Quelques grosses gouttes de pluie tombent par intermittence. Du coup, espérant monter le bivouac avant l’orage, je mets le turbo. La pente augmente franchement. Alerté par un bruit de pierre qui dévalent la pente, je m’immobilise et repére une harde d’isards immobiles, vraiment tout près. C’est rare de ne pas les voir détaler à l’approche d’un humain. Ils me regardent sans bouger. Je profite de ce moment de temps suspendu et nous restons longtemps, ainsi, à nous observer mutuellement.

Harde d’isards

Quelques grondements d’orage, encore lointains, rompent ce moment et je me décide à repartir, aussi vite que mon sac à dos (16kg, une fois le plein d’eau fait) me le permet. Le sentier escalade maintenant un ressaut rocheux joliment nommé le Pichous de Barroude. Ce toponyme fait apparemment référence (« pich », l’eau qui pisse) aux très nombreuses petites cascades qui l’entaillent.

Arrivée au sommet du ressaut des Pichous de Barroude, on marche à peu près sur la surface de contact entre les calcaires Crétacé et la nappe de charriage qu’on voit en face de nous.

J’arrive en vue du lac de Barroude et je retrouve avec plaisir un lieu que j’avais visité en 2004 lors d’une randonnée avec mon épouse et nos deux enfants. Effet de la canicule de cette année, et plus généralement du changement climatique, je remarque que le petit glacier, bordé d’une magnifique moraine, qui existait en 2004 a quasiment disparu.

Lac de Barroude, dominé au centre par un ancien glacier (magnifique moraine latérale) et à droite par l’étroite la falaise qui sépare le lac du cirque de Troumouse – photo du 10/08/2022
Photo du même endroit, 18 ans plus tôt, le 22/08/2004

Le bivouac est monté à 7h30 et, exactement 3mn plus tard, c’est le début de la grosse pluie avec quelques mini grêlons. Je suis bien à l’abri pour mon repas du soir mérité (soupe thaï et couscous poulet) avec un reste de tomates cerise et de chips. Un vrai banquet. 8h35… la pluie cesse et je m’endors assez rapidement, après avoir étudié les cartes pour l’étape du lendemain. La nuit sera une nuit étoilée, la pleine lune éclairant magnifiquement le cirque, mais rendant malheureusement moins spectaculaire la voûte céleste.

Bivouac au dessus du lac de Barroude

Jour 2 Lac de Barroude Lac d’Ourdisséto

30 km 1300m D+ – Trace Strava

Le lendemain, le lever de soleil est magnifique sur le lac de Barroude. La tente est repliée à 6h, et je passe près d’une heure à admirer le spectacle de la parois qui s’illumine progressivement.

Lever de soleil sur la falaise du lac de Barroude
Lever de soleil sur la falaise du lac de Barroude
Petit matin sur la falaise du lac de Barroude
Lac de Barroude et vallée de la Géla, vus de la montée vers le port de Barroude

Je monte vers le port de Barroude, dans un relief typique de l’ampélite, la roche qui le constitue. Il s’agit de schistes très noirs, à très forte proportion de carbone, issu de matiéres organiques déposées pendant le Silurien, il y a 420 millions d’années. Très friable, il est fortement raviné par l’érosion. La structure en feuillet du carbone qu’elle contient agit par ailleurs comme un lubrifiant. L’ampélite, à la base de la nappe de charriage de Gavarnie, a donc, par son pouvoir lubrifiant, facilité le glissement horizontal de ces énormes couches de roches.

Port de Barroude

Arrivé au port de Barroude (2534m), je jette un dernier coup d’œil vers le Nord, sur la vallée de la Géla que je viens de remonter, dominée par le pic pointu du Petit Pic Blanc (2956m) et la belle pyramide du pic de Gerbats (2904m).

Le port de Barroude – vue vers le Nord et la vallée de la Géla, dominée par le petit pic Blanc (2956m) et le pic de Gerbats (2904m).

Vers le Sud, les falaises du cirque de Barrosa (le pendant côté espagnol du cirque de Troumouse) se découvrent, en une longue crête partant du pic de Troumouse (3028m) et joignant le pic de la Munia (3133m), le pic de la Robiniera (3001m) et le pic de Espluca Ruego (2631m).

Cirque de Barrosa, avec de droite à gauche : le pic de Troumouse (3028m), le pic de la Munia (3133m), le pic de la Robiniera (3001m) et le pic de Espluca Ruego (2631m).
Cirque de Barrosa surplombé par le pic de la Robiniera (3001m)

Le cirque de Barrosa reprend, à une échelle plus spectaculaire encore, la structure géologique entrevue dans le haut de la vallée de la Géla. Une nappe de charriage composée de trois couches (ampélite noire du silurien à la base, calcaire dévonien très blanc du dévonien moyen, et schistes noirs du dévonien supérieur au sommet) repose, sur la surface de contact, sur des formations bien plus jeunes (calcaires crétacés, grés rouge du trias…). Un chemin mythique, le chemin des mines (caminos de las Pardas) a été tracé, horizontalement, le long de cette surface de contact. J’avais prévu de l’emprunter. J’en repére l’entrée, mais j’opte finalement pour une descente directe vers le fond du cirque.

Carte géologique du cirque de Barrosa – Illustration Pierre Carrière
La vue sur le fond du cirque de Barrosa, depuis la descente du port de Barroude
Le port de Barroude, surplombé par le pic de Troumouse
Interprétation géologique de la photo ci-dessus – Illustration Pierre Carrière
Photo panoramique des murailles du cirque de Barrosa
Le fond du cirque de Barrosa vu d’en bas, avec le pic de Troumouse et le port de Barroude

Je profite de la belle et longue descente, passant mon temps à me retourner pour admirer ce cirque unique. Le sentier, bien plus bas, traverse les replats herbeux où paissent les vaches, puis se poursuit dans une sapiniére dont l’ombre est bienvenue, longeant le torrent jusqu’à l’hopital de Parzan et ses anciennes mines d’argent.

Les pic de la Robiniera et de la Munia vus de l’entrée du cirque de Barrosa

Je me foule la cheville dans un moment d’inattention, sur un sentier pourtant tout plat. C’est un peu gonflé mais je peux terminer l’étape sans avoir mal. À l’hopital de Parzan, on croise des traces de l’importante activité minière, et, en particulier, les reste du téléphérique qui transportait le minerai vers la France. Partant à 1450m d’altitude côté espagnol, il passait la frontière à 2460m et redescendait jusqu’au pont de Moudang, où j’ai garé la voiture. Il était en effet, à la fin du XIXème siècle, beaucoup plus facile d’évacuer le minerai par la France que par l’Espagne, où la première route carrossable était à plus de 85 km.

Vestiges du téléphérique minier de l’hopital de Parzan

Je marche quelques km sur la route du tunnel de Bielsa, puis emprunte sur la gauche la vallée du Barranco Urdizeto. La longue montée vers le lac d’Ourdisséto se fait par la route de montagne qui a servi à la construction du barrage. Carossable, elle permet à des véhicules 4×4 de monter jusqu’au lac, à plus de 2300m d’altitude. Il fait extrêmement chaud, et, contrairement à ce matin, la piste serpente en plein soleil, sur le flanc d’un cañon dont je vois le torrent, mais qui reste inaccessible. Heureusement, la route se rapproche du torrent pendant une centaine de mètres et je parviens à trouver un sentier qui va jusqu’au bord de l’eau. C’est le moment de se baigner dans une vasque, pour se rafraîchir et se décrasser. Je reprends ensuite la route pour atteindre, vers 1900m d’altitude, le petit réservoir de Baranétas et son imposante station hydro-électrique construite en pierre de taille.

Pause et baignade dans le ravin d’Ourdiceto
Réservoir de Baranétas

Le ciel se charge de gros nuages noirs. Le GR quitte enfin la route pour emprunter un éboulis de grès rouge. Je croise une randonneuse solitaire très inquiète par l’orage qui monte. Il est encore tôt, et il me semble qu’on ne risque rien pendant encore une heure. Je passe pourtant le col « Paso de los Caballos » sous un ciel plombé et les grondements d’orages lointains se multiplient. Arrivé au col, encore ensoleillé, je découvre en effet une magnifique vue sur le massif du Posets noyé sous un gigantesque orage.

Le ravin d’Ourdisséto
Le massif du Posets, vue du col de Los Caballos encore ensoleillé

Arrivée au bivouac à 15h. Le lac d’Ourdisséto est couleur de plomb, contrastant avec les grès rouges qui l’environnent. La tente est montée en un temps record… et, 20mn après, je suis bien au sec avec toutes mes affaires quand un orage de près de 3h se déclenche.

Lac d’Ourdisséto, surplombé par la Punta Fuésa (2866m)
Bivouac en vue du lac d’Ourdisséto
Orage sur le lac d’Ourdisséto


Jour 3 Lac d’Ourdisséto vallée de Rioumajou retour Pont du Moudang

32 km 400m D+ – Trace Strava

Départ 7h. Un dernier regard sur le lac d’Ourdissétou, pas encore éclairé. Et tout de suite, une petite grimpette pour atteindre le port d’Ourdissétou. Je dérange un groupe d’isards, qui me précèdent, 100m au dessus de moi.
Arrivée au port, belles vues. Côté Espagne magnifique vue, au loin, sur le massif du mont Perdu et du Marboré, et plus près sur le pic de la Robiniera et le pic de la Munia surplombant le cirque de Barrosa d’où je viens. Côté français, le soleil se lève sur la longue longue vallée de Rioumajou, qu’il me faudra toute la matinée pour parcourir.

Lever de soleil sur le pic d’Ourdissétou (2604m) et le mont Posets en arrière-plan
Grès rouges de la Punta Fuésa
Punta Fuésa, barrage du lac d’Ourdissétou, ravin d’Ourdissétou avec le réservoir de Baranétas et le port d’Ourdissétou á droite. Au 2éme plan, les parois caractéristiques du cirque de Barrosa (Pics de la Robiniera et de la Munia). En arrière-plan, le Mont Perdu et le Marboré, surplombant la vallée de la Pineta
Selfie avec le cirque de Barrosa en arrière-plan
Vue du côté espagnol depuis le Port d’Ourdissétou (2403m). Massifs du mont Perdu et de la Munia.
Vue du côté français depuis le Port d’Ourdissétou (2403m). En face, le pic de Cauarère (2907m) et le pic de Batoua (2034m), que je gravirais le lendemain
La vallée de Rioumajou, avec l’hospice de Rioumajou au centre
Belle cascade
Hospice de Rioumajou

La vallée du Rioumajou est chargée d’histoire, passage facile vers l’Espagne, elle a vu passer nombre de voyageurs : pèlerins vers Saint-Jacques de Compostelle, contrebandiers, douaniers, émigrés espagnols fuyant la guerre civile, bergers…
Le document le plus ancien concernant l’hospice date de 1457. Il était alors en ruines et le comte Jean V d’Armagnac le reconstruisit. Selon le texte, le comte « a donné, cédé, transporté, abandonné et quitté, par une donation de cession pure, simple, perpétuelle et irrévocable faite entre vifs, à jamais valable, sans qu’elle puisse être révoquée en aucun temps » les forêts et vacants environnants aux Communautés de Saint-Lary et de Sailhan, à charge pour elles de restaurer l’Hospice. Les communautés devaient y entretenir « feu allumant, huile, vinaigre, sel et autres aliments non périssables » et « conserver en bon état les chemins, ponts et rampes, depuis l’Hospice jusqu’au sommet des ports, soit sur trois lieues environ« . Ces charges furent reprises au cours du temps et même après l’affermage de l’Hospice. Ainsi, le cahier des charges pour l’adjudication de la ferme de l’hôpital du Rioumajou, le 24 juin 1849 précise que le fermier devait mettre des indices sur le pont dans le temps des neiges afin de guider le passant, de la Croix-Blanche jusqu’au sommet. Dans le cahier des charges du 6 juin 1870, on peut lire que « le fermier de l’hôpital et dépendances ne pourra s’absenter dudit hôpital sous aucun prétexte. Il sera tenu de donner asile à tout passant, sauf aux bergers qui ne pourront y séjourner que trois jours seulement. Il devra tenir de toute denrée comestible pour le voyageur. Il devra aussi tenir journellement le feu allumé, huile, vinaigre et eau-de-vie. Il sera également obligé de tenir la maison dans un état de propreté convenable ; de la pourvoir de linge ainsi que d’ustensiles de cuisine... « Le fermier sera en outre chargé de faire enterrer à ses frais les personnes qui mourront, et aussi de faire porter les infirmés soit en France, soit en Espagne, au premier village, s’ils se trouvent sans moyens pécuniers ».

Une vallée d’histoire

La fin de l’étape sera moins drôle : il me faudra descendre l’interminable route de la vallée du Rioumajou, croisant de nombreux véhicules, avant de trouver une route forestière me conduisant à Tramezaigues, puis remonter la route du tunnel de Bielsa car ma carte 25.000ème, qui date de plus de 10 ans, ne montrait pas de sentier pour rejoindre le Pont de Moudang. Je découvrirais le lendemain qu’un sentier balisé existe bien, rive gauche de la Neste, pemettant de rejoindre le village d’Éget, et de là le pont de Moudang. En soirée, je reprends mon véhicule pour remonter la vallée de Rioumajou et bivouaquer à la très tranquille aire de bivouac de Frégancon.

J4 Ascension du pic de Batoua (3034 m)

21km – 1850m D+ – Trace Strava

Le projet d’aujourd’hui est un peu « rendez-vous en terre inconnue » : j’ai en effet fixé un rendez-vous au sommet du pic de Cauarère (2901m) à mon fils Geoffroy, qui randonne cette semaine avec un groupe UCPA

Départ 7h de Fregancon, dans la vallée de Rioumajou, où je bivouaquais. 15mn de route forestière non macadamée pour rejoindre l’hospice de Rioumajou, d’où je pars vers 7h15 « léger ».

Route forestière vers l’hospice de Rioumajou

Montée vers le port de Cauarère. L’itinéraire, direct, que j’ai pris emprunte la langue herbeuse à gauche du torrent et monte dans les éboulis jusqu’au port.

J’ai laissé dans la voiture mon sac montagne de 14kg, avec lequel je viens de passer 3 jours en autonomie, et je monte léger vers le Port de Cauarère en suivant  l’itinéraire direct proposé par ma vieille carte IGN. Le sentier n’est pas facile à suivre, à peine balisé par quelques cairns. La longue montée finale vers le col se fait dans un éboulis, et est très paumatoire. Je suis du mieux possible quelques cairns, et j’entreprends même d’en redresser quelques-uns pour faciliter ma future redescente. J’apprendrais plus tard que l’itinéraire normal proposé par les cartes IGN récentes passe maintenant sur la crête beaucoup plus verdoyante (et plus facile à suivre) du vallon de Millarioux.

Montée dans les éboulis. Au fond,

J’attends 30mn au col, espérant voir le groupe UCPA. Pour passer le temps, je fais l’ascension d’un petit sommet sans nom tout proche, prends des photos du paysage, contemple le passage de deux vautours planant à la recherche d’un cadavre…

Port de Cauarère (2526m), Pic de Cauarère (2526m) et Pic de Batoua (3034m) vus depuis le sommet arrondi sans nom (2583m) entre le port de Cauarère et le port de Madéra
Vue vers l’Ouest depuis le sommet sans nom (2583m). De g. à d., Punta Suelza (2971m), Punta Fuesa (2866m) qui domine le lac d’Ourdissétou, Port d’Ourdissétou (2403m), pic de l’Espade (2832m), port d’Arriouère (2588m), pic d’Arriouère (pointu, 2867m), pic de Lia, et au second plan, le pic de Sarrouès (2835) et le pic d’Aret (2935m)

Ne voyant venir personne, je débute l’ascension du pic de Cauarère, sommet que j’attends vers 11h du matin. Le panorama à 360° est magnifique. Je reste seul pendant une bonne heure et demie sur ce sommet : seuls deux espagnols redescendant du Batoua me gratifient en passant d’un Ola de rigueur.

Sommet du pic de Cauarère
vue vers le Sud-Est depuis le pic de Cauarère. Le Posets (3371m), Cotiella (2912m), Punta Suelza (2974m), pic de l’Espade et au second plan le Mont Perdu (3355m) et le Marboré (3250m)
Vue vers le Nord-Est depuis le pic de Cauarère.
Selfie, avec l’objectif du jour (le Batoua) en arrière-plan

Finalement, j’aperçois 400m plus bas, au col, un petit groupe qui progresse lentement. Je reconnais de loin le tee shirt vert fluo de Geoffroy. J’observe la progression du groupe le long de l’arrête que j’ai empruntée 1h plus tôt. Arrivée du groupe au sommet vers 12h. Joie insolite de nous retrouver au sommet d’une montagne. 

Groupe UCPA 5 summits sur l’arrête vers le pic de Cauarère

Je me joins au groupe UCPA qui repart pour attaquer l’arrête conduisant au Pic Batoua… le but du jour. Ça se corse un peu : passages aériens, quelques rochers où il vaut mieux s’aider de ses mains… Finalement, arrivée au sommet vers 13h30.  

Départ du groupe UCPA en direction du pic de Batoua
Sommet en vue, sur l’arrête terminale du Batoua

Au sommet du pic de Batoua avec Geoffroy

Vue magnifique : je repère le lac d’Ourdissetou où j’ai bivouaqué l’avant veille, ainsi que plein d’autres vieilles connaissances : le mont Perdu et le Marboré, le pic Campbeil, le Vignemale, le Posets, et bien d’autres sommets encore…

Vue Nord-Ouest depuis le sommet du Pic de Batoua
Vue Sud-Est depuis le sommet du Pic de Batoua

Dejeuner au sommet, et longue redescente vers Rioumajou. Rafraichissante baignade dans les vasques du torrent, en bas, et une bonne bière pour finir.

Début de la descente de l’arrête du Batoua
Descente de l’arrête du pic de Cauarère
Passage par le port de Madéra : devant, le Pene de MillariouxA (2659m)

Une journée magique, et un nouveau 3000 partagé avec mon fils. Une belle journée avec quand même 21km au compteur et 1860m de D+, journée qui boucle mon petit tour pyrénéen de cette année, avec près de 100km et 5000m de D+ en 4 jours.

Le baron Russel, un grand pyreneiste romantique, disait « au sommet du Pic Batoua, l’âme se calme et s’épure. Quand il faut regagner le monde civilisé, elle souffre »

L’àme s’épure en effet dans ces heures passées dans l’effort, la recherche d’itinéraire, l’évitement de dangers, la contemplation de la nature.

Le lendemain, 18 août (1874), j’accomplis heureusement, avec Firmin Barrau, l’ascension du Batoua par la France, c’est-à-dire le  N.-O. Course facile et très belle, mais longue et fatigante : beaucoup plus longue qu’elle n’en a l’air.… nous arrivons à un large col (2800 m.?) ouvert à droite du pic : c’est la frontière. Tournons à gauche (N.-E.), pour suivre la crête interminable dont le point culminant forme la cime de Baloua. Aucun danger; elle a presque toujours deux mètres de large, et à droite le pays est facile, bien qu’à gauche, sur la France, il y ait un précipice superbe, où j’aperçois un tout petit glacier, avec quelques crevasses. A l’horizon de l’Est, le 
Néthou (ancien nom du pic d’Aneto) se laisse voir un instant, puis il se cache derrière le Batchimale. Il est déjà six heures… Arriverons-nous jamais au bout de cette arête sans fin, et qui ondule comme les vagues de la mer? Où coucherons-nous? N’y pensons pas. Je coucherais ici même, plutôt que de renoncer à ce beau pic. Enfin, voici la tour et le sommet (3035 m.) Il y a cinq heures que nous avons quitté RiouMajou, et nous avons 
marché à toute vapeur. Il est six heures et demie.
Le soleil, tout sanglant, tombe à fOuest dans une mer de montagnes : l’éclat intolérable de sa lumière, qui nous aveugle , fait paraîlre l’ombre noire comme la nuit. Les gorges de France sont entièrement comblées par un brouillard horizontal, dont la surface devient d’un bleu livide ; mais en Espagne, tout est encore lumineux et brûlant… Silence étrange et absolu… Je jouis de me trouver là-haut à pareille heure, par une soirée si belle : il me semble un instant que c’est là la place naturelle de l’homme, tant l’âme s’y calme et s’y épure. Aucune passion qui ne s’endorme à ces hauteurs, sauf l’enthousiasme ! Au SE, en Espagne, je vois descendre à perte de vue des solitudes mélancoliques et embrasées, sans arbres, sans une maison, sans trace humaine… Elles n’appartiennent, qu’à Dieu, au vent et aux izards. Mais le soleil a disparu ; elles s’assombrissent et il va y geler. Il faut descendre, mais quel dommage! 

Henry Russel, Souvenirs d’un montagnard

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