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Laurent Demassieux (1937-2016), géologue

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La direction de l’École Nationale Supérieure de Géologie de Nancy avait proposé que le nom de Laurent Demassieux soit donné à la promotion 102. Invité à la cérémonie du baptême de la promotion, le 25 avril 2019, j’avais eu l’occasion de retracer en quelques mots le parcours professionnel de mon père et parlé de quelques aspects de sa personalité. Ce billet « met au propre » ce que j’avais dit à cette occasion.

Laurent Demassieux est né le 2 août 1937 à Neuilly-sur-Seine et il est décédé le 24 avril 2016 à Vannes, à l’âge de 78 ans.

Il grandi au Maroc où son père était fonctionnaire dans le corps diplomatique. Il étudie au Lycée d’Oujda au nord-est du Maroc, à proximité de la frontière algérienne et obtient ses baccalauréats (série A et Sciences Expérimentale) à Rabat, en 1954 et 1955. Il fait ensuite les classes préparatoires agro à Paris au Lycée Saint-Louis en 1955-1956 et 1956-1957.

Classe préparatoire Agro 1956-1957, Lycée Saint-Louis, Paris
Classe préparatoire Agro 1956-1957, Lycée Saint-Louis, Paris

À l’issue des concours, Laurent est admis en 1957 à l’école nationale supérieure de géologie de Nancy. L’ENSG est alors située dans ses locaux d’origine, au 94 Avenue du Maréchal de Lattre de Tassigny, avant son déménagement sur le plateau de Brabois.

Ecole de Géologie Appliquée et de Prospections Minière de Nancy, vers 1960

Laurent fait partie de la promotion Bayle dont voici le trombinoscope. La promotion tire son nom (peut-être?) du géologue Claude-Emile Bayle.

Elèves à l’école de géologie de Nancy (1957-1960). Laurent Demassieux est à gauche du groupe monté sur le toit du car

En 1958, Laurent Demassieux fait son stage « industriel » à Decazeville à la mine de charbon de la Découverte à Decazeville. Son mémoire de stage contient quelques photos d’époque de l’exploitation.

Mine de la Découverte à Decazeville : les gradins, l’anticlinal, l’exploitation du stérile (Photo Laurent Demassieux 1958).
Mine de la Découverte à Decazeville : stérile d’ancienne exploitation recoupé par les travaux (Photo Laurent Demassieux 1958).
Mine de la Découverte à Decazeville : Laurent Demassieux devant une ancienne galerie remblayée (1958).

En juillet 1958, il effectue le traditionnel « stage Jura », où, avec deux autres élèves William Farabolini et Max Séjourné, il cartographie les roches sédimentaires dans le secteur de Cize-Bolozon. Le groupe rédige son rapport de stage.

Laurent Demassieux perplexe devant un affleurement  sur la route de Daranche à Bolozon (juillet 1958)  
Laurent Demassieux avec William Farabolini et Max Séjourné, pendant le stage Jura

En Octobre 1958, c’est le stage Vosges dans le secteur de Sainte Blaise de la Roche, où il étudie la minéralogie d’un massif granitique. En été 1959, stage à Courchevel où il rédige un rapport sur le projet de Barrage au Clau de la porte.

A l’école, il se distingue en jouant au rugby, en escaladant les statues … ou en allant à l’opéra en chaussures de ski! D’après ses camarades, il est réputé pince sans rire, et savoir s’amuser… malgré son facies sérieux !

Laurent Demassieux escaladant la statue Le Printemps – place Maréchal Foch à Sainte-Marie-aux-Mines (Mai 1958)
Défilé pour le bal de l’école de géologie de Nancy – Laurent Demassieux tient la banderole à droite (1er novembre 1958)
Equipe de rugby de l’école de géologie de Nancy, promotion 1957-1960

Il rencontre Christiane Féry, alors étudiante à la faculté des sciences. Le couple se marie le 26 décembre 1959 à Joudreville, où le père de Christiane travaille à la mine de fer.

Mariage de Laurent Demassieux et Christiane Féry, Joudreville (26 Décembre 1957)

En juillet 1960, Laurent reçoit le diplôme d’Ingénieur Géologue de l’Ecole Nationale Supérieure de Géologie Appliquée et de Prospection Minière, ainsi que la Licence ès Science de la faculté des Sciences de Nancy, Option Sciences de la Terre.

De novembre 1961 à avril 1963, il effectue son service militaire dans l’intendance à Angoulême, où il termine sous-Lieutenant. Pendant cette période, la famille Demassieux (Christiane, Nicolas et Fabien, nés en 1961 et 1962) vit à Saint-Sulpice de Royan, dans une petite maison sans chauffage. Christiane enseigne les sciences au Lycée de Royan.

Un poste de géologue lui est proposé à Nouméa, en Nouvelle Calédonie, poste qu’il refuse pour rejoindre l’ENSG où il sera assistant de 1963 à 1967, puis Maître assistant, de 1967 à 1970, et enfin Maître de Conférence de 1983 jusqu’à sa retraite.

Laurent Demassieux à l’école de géologie, devant la fresque
Fresque de l’Ecole de Géologie Appliquée et de Prospections Minière de Nancy

En 1966 Laurent Demassieux obtient son Diplôme d’études supérieures (TB avec les félicitations) avec un travail portant sur l’Etude géologique et hydrogéologique des environs de Bar-le-Duc. Son jury est présidé par Marcel Roubault alors directeur de l’école, spécialiste de l’Uranium à qui on a dédié une espèce minérale nouvelle, la roubaultite (carbonate hydraté d’uranyle et de cuivre). Les autres membres du jury sont Jean Hilly et Jean Aurouze un de ses mentors en hydrogéologie.

Marcel Roubault (1905 – 1974) – Fond ENSG

Laurent démarre un travail de thèse en 1966. Pour sa famille, Laurent était assez souvent « sur le terrain ». Lors de l’été 1968, une partie des vacances d’été ont été passées à camper dans le camping municipal de Bar-le-Duc. Les enfants se souviennent d’une nuit d’orage mémorable et d’une tente inondée. Lors de l’été 1969, une petite maison est louée à Beurville, charmant village de 182 habitants et la famille y passe un mois de vacances ensoleillées, agrémentées d’escapades dans les champs et forêts, et de nombreuses parties de pêche aux vairons dans la petite rivière qui traversait le village.

Beurville – Pont sur « la rivière à Vairons »

C’est là, le 21 juillet, que nous assisterons tous au premier pas de l’homme sur la lune, sur la seule télévision du village, sortie pour l’occasion sur la place principale où toute la population était réunie.

21 juillet 1969 – premier pas sur la lune

La thèse ne sera finalement jamais soutenue, quoique de très belles coupes sur papier calques aient été réalisées, au Rotring et au Letraset. Mais une série de publications scientifiques sur les structures tectoniques du Jurassique supérieur (Séquanien et Portlandier) de la Meuse résultera de ce travail de levée, ainsi que la Carte géologique au 1/50.000 de Clermont-en-Argonne (terminée en 1975) et quelques notices dans le tome 3 de la monumentale Synthèse géologique du Bassin de Paris publiée en 1980 par le BRGM .

Quelques illustrations du travail de thèse de Laurent Demassieux

Laurent a en effet repris le laboratoire d’hydrogéologie au départ de Jean Aurouze, en 1969. Une lettre de Jean Aurouze précise : « en partant, je luis ai laissé un héritage empoisonné, car s’il a repris et développé l’action entreprise en matière d’enseignement en hydrogéologie, de direction de chercheurs et de participations aux études hydrogéologiques régionales, il a aussi à mon grand remords, mis en sommeil ses propres recherches pour une thèse d’état ».

Laurent assurera donc de nombreux enseignements, dont les Cours et Travaux Dirigés d’Hydrogéologie, d’Hydrodynamique er d’Hydraulique Souterraine, 2ème et 3ème Année ENSG – Il participera à l’Encadrement des Stages de Terrain dans les Corbières et le Jura.

Sa famille le voyait ainsi partir régulièrement, au moins un mois par an. Les enseignants étaiet basées dans l’auberge familiale Jacquemet. L’auberge campagnarde, modernisée, existe toujours et est une magnifique base de départ pour explorer la région.

L’auberge campagnarde d’Evosges : la base arrière des enseignants
(Auberge Jacquemet)

A deux reprises, mon père m’emmènera à Evosges, où je découvre l’art de crapahuter dans les broussailles, l’art de casser du caillou et de collecter des fossiles, les pauses à l’ombre d’un bosquet pour reconstituer la structure tectonique 3D des affleurements qu’on vient de voir (art dans lequel Laurent excellait particulièrement). Ma spécialité vers 12-13 ans était de chercher le Purbeckien (fameuse formation aux galets noirs) ou d’impressionner les élèves géologues par ma capacité à indiquer au premier coup d’œil sur un affleurement si on était en présence d’un pli conforme ou d’un pli inverse (j’avais en effet appris de Jean Macaudière quelques rudiments de microtectonique).

Nicolas Demassieux, photographié par Jean Macaudière sur le pli d’entrainement en flanc inverse de la Pierre Taillée (vers 1970)

À l’école de géologie, Laurent est un des premiers à « se mettre à l’informatique ». Il apprend à programmer sur Apple II (l’école avait dû en acheter un). A la maison, il utilise une calculette programmable, la TI59, et rempli de données et programmes de fines bandelettes magnétiques qui permettaient à la TI59 de stocker des fichiers.

Vers 1975 : les débuts de l’informatique appliquée à l’hydrogéologie

Mais surtout, il utilise le centre de calcul de Nancy pour programmer en FORTRAN des équations d’écoulement de nappe. A l’occasion, il passe « en douce » quelques programmes que son fils Nicolas écrit (nous sommes en 1976-1977). Il achète un des tous premiers APPLE II pour le service hydro.

Pendant les années 1980, Laurent s’investit beaucoup dans le « Service Hydro ». Il fait de plus en plus de travaux sur contrats, travaux de géologie de terrain permettant de financer le laboratoire. Constitution d’une réserve d’eau potable dans les Sablières de Richardménil, Etude de la Mine de fer de Bazaille pour régulariser les débits d’étiage de la Meuse, Origine du sodium dans les eaux des mines de fers, détermination des périmètres de protection autour de captages,…

Il est fait chevalier des palmes académiques en 1981.

En 1985, il part en pays Dogon au Mali dans le cadre d’une mission du NAN.C.I.E, le Centre International de l’Eau de Nancy et produit des études sur les systèmes de collecte des eaux pluviales en Afrique.

« Sur le terrain », à Bayonville-sur-Madon, vers 1990

En 1989, lors d’une promenade sur le chemin du canal à grand gabarit à Chaligny, il est intrigué par des pierres bleuâtres. L’analyse révèle des ferro-cyanures, résultats d’une pollution datant de la fin des années 50 par une usine de fabrication de gaz de ville.

Très investi dans l’enseignement il crée une option hydrogéologie et aménagement des eaux.

Descriptif de l’option Hydrogéologie et aménagement des eaux

Il apporte à son mérier sa « patte personnelle » : une maîtrise des outils mathématiques théoriques pour l’hydrodynamique souterraine via les équations modélisant les écoulements dans un milieu poreux, mais aussi une approche empirique basée sur l’observation et l’expérimentation. La phrase clé de son polycopié précise sagement, à la fin d’un long développement d’équations, « est-il nécessaire de signaler que ces résultats théoriques ne sont jamais vraiment vérifiés sur le terrain ?».

Je ne résiste pas à citer quelques mots tiré de la description de « son » option hydrodynamique et aménagement des eaux :

« Dans hydrogéologie, il y a certes « hydro », mais aussi « géologie » … L’hydrogéologue fait appel a un environnement culturel très complet : outils (mathématiques, informatique ), disciplines connexes (météorologie, hydrobiologie…), techniques (hydraulique des puits et captages, dimensionnement des ouvrages…), sans omettre les dimensions économiques et culturelles…. Bref, le parfait honnête homme… habitué aux changements de points de vues, d’échelles de références, de modes de calcul… fermement cramponné à quelques convictions fondées sur de solides assises… critique et sans esprit de système, discernant l’essentiel de l’accessoire… imaginatif mais avec mesure, réaliste et rigoureux, astucieux mais sans artifices ! »

Extrait du polycopié : Hydrodynamique des milieux poreux.

Humaniste, Laurent Demassieux fait figurer un extrait de Vitruve figurait en 1ère page de son polycopié d’hydrogéologie… « Celui qui cherche de l’eau doit encore examiner la nature des terrains… »

Côté recherche, Laurent s’intéresse de plus en plus à la détermination des temps de transfert vers les captages, exercice périlleux si l’on veut aboutir à des valeurs qui tiennent compte de données de terrain, aussi bien que des lois de l’hydrodynamique.

Magnifique bloc diagramme des exhaures des sièges miniers du bassin ferrifère lorrain, dessiné à la main au stylo Rotring et lettré avec des Letraset

Il encadre dans les années 80 les thèses de Véronique Soukatchoff, Azzedine Hani, Yong Shang Kang et Slimane Dadie et sera auteur d’une trentaine de publications scientifiques.

Laurent Demassieux, retraité, en Bretagne

Laurent prend sa retraite en 1996. Avec son épouse Christiane, il construisent une petite maison près de Carnac où il passent leur retraite, ponctuée de joyeuses vacances où leurs 3 enfants et 5 petits-enfants envahissent la maison pour partager ballades, baignades, navigation, parties de pêche, … et de nombreux barbecues ou repas mémorables.

Laurent Demassieux est décédé paisiblement il y a tout juste 3 ans, le 24 avril 2016, sa famille et ses amis étaient rassemblés autour de lui.

De sa culture protestante, Laurent Demassieux a transmis à ses enfants et ses élèves la rigueur, le goût du travail bien fait et la volonté de se mettre au service des autres.

En avance sur leur temps, Laurent et Christiane ont transmis à leurs enfants une vision égalitaire des femmes et des hommes : tous deux ont travaillé et se sont entre-aidés pour assumer et développer leurs responsabilités professionnelles respectives (lui en géologie et elle en biologie), se sont occupés de tâches dites ménagères, se sont impliqués dans l’éducations de leurs enfants et nous ont encouragé à poursuivre nos vocations.

Engagé dans son métier d’enseignant et ses activités d’hydrogéologue, Laurent s’est investi pour l’école et le « service hydro ». Ses collègues et ses élèves comptaient énormément pour lui. Homme discret, et même timide malgré son air assuré, Laurent n’aimait pas « parler pour ne rien dire », au risque de paraître parfois plus ours qu’il ne l’était vraiment.

Curieux et éclectique, il savait identifier les champignons, cultiver son potager, construire un mur de parpaing ou couler une dalle, bricoler ou faire de la mécanique, transformer un cochon en charcuteries, cuisiner de nombreuses spécialités (dont celles issues de son origine pied-noir). Lorrain d’adoption par son épouse, il a entretenu un verger et transformé ses mirabelles et quetsches en un délectable alcool de fruit. Breton d’adoption, il a appris à parler le breton mieux que beaucoup de natifs, pratiqué et enseigné la danse bretonne, fréquenté les Fest Noz, et jouait à l’occasion de l’accordéon diatonique. Il aimait les polars, et a patiemment fait pousser de nombreux et magnifiques bonsaïs. Il s’était mis au bridge (jeu qu’il pratiquait assidûment avec ses collègues du stage Jura, les après midi de retour du terrain) et participait à des compétitions de bon niveau.

Les enfants de Laurent (Nicolas, Fabien et Delphine) sont très honorés que la promotion 2019 de l’ENSG porte son nom. Je crois que cette reconnaissance l’aurait énormément ému et touché… même si, comme à son habitude, il n’en n’aurait rien laissé paraître.

1 commentaire pour “Laurent Demassieux (1937-2016), géologue”

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