Jacques Passy (1864 – 1898), chimiste des parfums, psychologue et artiste

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Jacques Passy, dessiné par Moïna Binet

Un homme qui, comme moi, a effleuré beaucoup de chose, doit retourner en arrière, ramasser tous les germes qu’il a laissé tomber et qui sèchent au bord de la route, les cultiver et les faire fleurir.

Jacques Passy

 

 

 

Avant Propos

Jacques Passy est le père de mon arrière-grand-mère Yvette Passy, que j’ai bien connue. Grand-maman Yvette avait 4 ans quand elle a perdu sa mère Marguerite Trocquemé, morte en mettant on monde son frère Eric, lui aussi emporté quelques mois plus tard. Elevée seule par son père, elle avait 7 ans lorsque ce dernier meurt de la typhoïde, à l’âge de 34 ans. Yvette Passy sera par la suite élevée par Frédéric Passy, une personnalité majeure de la fin du XIXème siècle. Economiste, Homme politique, et 1er prix Nobel de la Paix, progressiste et féministe, il a parfois occulté dans la mémoire familiale ses nombreux enfants, qui, tous, ont eu une vie remarquable : Paul Passy (linguiste et socialiste chrétien), Pierre Passy (agronome et auteur d’un traité d’arboriculture), Jacques Passy (chimiste des parfums) et Jean Passy (philologue et l’un des fondateurs de la phonétique).

Yvette Passy avait gardé peu de documents sur son père. Il est mort jeune, et sa propre maison a été mise à sac pendant la seconde guerre mondiale, entraînant la destruction de nombreux souvenirs.

En me penchant sur les quelques pièces familiales concernant Jacques Passy, et en menant mes propres recherches, j’ai découvert un être humain extraordinaire, curieux de tout, scientifique (chimiste) intéressé par le fonctionnement du cerveau et la psychologie, artiste s’essayant à la peinture, la littérature, théoricien de l’art. De l’avis de ses contemporains, il était aussi une « belle personne ».

Puisse ce petit essai biographique contribuer à sauvegarder sa mémoire.

Nicolas Demassieux

Ses origines, sa famille

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Acte de naissance de Jacques Passy, le 19 mars 1864 à Nice (06)

Jacques Passy est né en 1864 à Nice. C’est le 3ème fils de Frédéric Passy (économiste, homme politique et 1er prix Nobel de la paix) et de Blanche Sageret. Frédéric Passy et son épouse sont alors en villégiature à Nice, où Frédéric Passy donne des cours d’économie politique.

Pendant son enfance Jacques Passy habite avec ses parents et une fratrie nombreuse (8 frères et sœurs) au Désert de Retz, vaste propriété campagnarde située près de Chambourcy. Il a 5 ans quand ses parents déménagent à Neuilly, au 8 rue Delabordère.

En1888, il est élève de l’École des Sciences politiques (ancêtre de Sciences Po). L’école décerne le diplôme à 27 élèves, et Jacques obtient une des prix de sortie, distinguant les meilleurs élèves. Le 31 juillet. MM. Jacques Passy et son frère Jean Passy, élève de l’École des Chartes, sont chargés d’une mission à l’effet d’étudier, au point de vue économique, anthropologique et scientifique, les îles Açores et en particulier l’île de San Miguel (Archives des missions scientifiques et littéraires, tome XV, 1890).

Jacques Passy se marie en octobre 1889 avec Marguerite Trocquemé, fille du pasteur Paul Chrisostôme Trocquemé qui exerçait alors à Saint Sulpice de Royan, qu’il avait rencontrée à Paris alors qu’elle passait quelque mois dans la famille Clamageran. Le sénateur Jean-Jules Clamageran, fondateur en 1861 de l’Union Protestante Libérale, fréquentait alors Frédéric Passy dans le cadre de ses activités politiques et était par ailleurs un ami du pasteur Trocquemé.

Jacques Passy (1864-1898) et son épouse Marguerite Trocquemé (1869-1895) vers 1889

Les témoins du marié sont Jean Passy, son frère, et Maurice Fajasse, son beau-frère qui vient de se marier avec Jeanne Passy, la petite sœur de Jacques. Jacques est fou de joie. Il écrit à son père :

Je sens maintenant tout mon bonheur et je suis doublement heureux d’épouser une femme qui vous plaise à maman et à toi et que vous avez toujours désiré comme belle-fille. Marguerite est la bonté et la tendresse même, et je suis certain qu’elle fera le bonheur de toute ma vie.

Lettre de Jacques Passy à son père Frédéric Passy, le 22 septembre 1889

Jacques Passy et Marguerite Trocquemé s’établissent tout d’abord au Désert de Retz, puis ils vivront de 1892 à 1896 au 8 rue Delabordère, à Neuilly-sur-Seine, dans un pavillon de la propriété de Frédéric Passy. Leur premier enfant, Yvette Passy, nait en 1891.

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Debout, Jacques Passy, dans l’ombre Marguerite Trocquemé son épouse; Madeleine et Suzanne Trocquemé assises devant le couffin d’Yvette Passy, Saint-Sulpice-de-Royan, été 1891.

La naissance de leur second enfant Eric Passy, causera le décès de Marguerite Trocquemé en Novembre 1895. Jacques Passy est dévasté par la mort de son épouse ; il écrit ces mots à sa belle-sœur Suzanne Trocquemé :

Perdre ma femme ! Tu ne peux pas savoir, ma petite Suzon, et je ne savais pas moi-même, tout ce qu’il y a dans ce mot-là ; il n’y a pas un coin de la vie qui ne soit liée au compagnon de sa vie et qui ne se brise quand il s’en va.

Eric Passy sera emporté par la coqueluche à l’âge de 5 mois et Jacques Passy élèvera alors seul sa fille Yvette, qui deviendra orpheline à l’âge de 7 ans, après le décès de Jacques Passy, emporté par une fièvre typhoïde à l’âge de 34 ans.

 

Jacques Passy, acteur de la chimie des parfums

Jacques Passy s’intéresse aux parfums depuis son enfance. Il oriente son activité professionnelle sur l’analyse de l’odorat et la chimie des molécules odorantes. Il établit dans un premier temps un laboratoire à Neuilly, où il semble travailler seul, aidé en 1895 par son beau-frère Paul Trocquemé [1].

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On lui doit en particulier une nouvelle procédure de mesure du seuil de perception olfactive, par une méthode de dilutions successives, méthode qu’il publie le 8 février 1892 dans les Comptes rendus de l’Académie des Sciences, dans un article « Sur les minima perceptibles de quelques odeurs ». Il traite aussi de l’analyse d’une odeur complexe, dans une autre publication dans les Comptes rendus de l’Académie des sciences

Ses résultats sont repris dans les articles de chronique scientifiques de grands journaux. Ainsi, le Petit Temps du 3 décembre 1895 nous livre cet article mentionnant les travaux de Jacques Passy.

C’est un souffle, un rien, que le parfum ! Mais encore dans quelle limite le perçoit-on ? M. Jacques Passy, après s’être adressé à des nez moyens, mais répondant à leur fonction, nous apprend que l’on peut percevoir, par l’odorat, la présence, dans un litre d’air, des matières odorantes ou parfumées, à la minime teneur suivante :

  • 5 millièmes de milligramme de camphre (0 gr. 000,005).
  • 5 cent millième de milligramme de vaniline (0 gr. 000.000.05).,
  • 5 millionièmes de millième de milligramme de musc artificiel (0 gr. 000,000,000,005).

Après le décès de son épouse, Jacques Passy prend en 1896 un poste à Grasse dans la chimie des parfums. Sa fille Yvette Passy décrit dans ses mémoires [2] « un appartement très inconfortable » dans lequel elle regardait « les évolutions des Chasseurs Alpins dont la caserne nous faisait face ».

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La caserne de chasseurs alpins avec, au fond à gauche, la cheminée des établissements Robertet.

Cette photo (voir le même point de vue aujourd’hui) est postérieure à 1908, le lycée Amiral de Grasse n’était pas construit lors du séjour de Jacques Passy. On peut imaginer que Jacques et Yvette Passy ont vécu dans l’une des maisons situées au carrefour des casernes.

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Le carrefour des casernes (photo antérieure à 1909, le Lycée Amiral de Grasse n’est pas encore construit)

Jacques Passy est employé dans l’entreprise Robertet et compagnie, qui vient de construire une nouvelle usine dans le quartier des casernes, d’après des plan de Gustave Eiffel [3].

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Usine Robertet (Source Inventaire général du Patrimoine culturel Région Provence-Alpes-Côte d’Azur [4])

Yvette Passy se souvient aussi du « laboratoire de mon père, clair et gai, avec toutes sortes d’appareils qui me passionnaient ».

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Laboratoire des établissements Robertet (Source Inventaire général du Patrimoine culturel Région Provence-Alpes-Côte d’Azur [4])

Jacques Passy met alors au point une nouvelle méthode d’extraction du parfum de fleurs comme le muguet, ce qui permet la société Robertet de déposer un brevet [5]. Dans son Compte Rendu à l’Académie des sciences, le chimiste décrit ainsi son procédé :

Ces remarques m’ont conduit à imaginer le procédé suivant le problème consiste à respecter la vie de la fleur tout en recueillant au fur et à mesure le parfum formé ; or, il est possible de trouver un milieu autre que l’air, presque aussi inoffensif pour la fleur, et se prêtant en même temps à la diffusion et à la récolte du parfum c’est l’eau. Les fleurs y sont complètement immergées ; à mesure que l’eau se charge de parfum, on la remplace par de nouvelle. On peut d’ailleurs prolonger la vie de la fleur, en remplaçant l’eau pure par une solution saline de même pouvoir osmotique que les liquides aqueux imprégnant les tissus de la plante. Il suffit ensuite d’épuiser l’eau par l’éther pour isoler le parfum. J’ai essayé ce procédé avec succès sur un certain nombre de fleurs, dont l’odeur n’avait pas été obtenue jusqu’à présent, et notamment sur le muguet.

Etude et pratique de la peinture

Jacques Passy s’intéresse à la peinture et est lui-même peintre ; il mentionne dans ses notes « le mois passé, une femme l’a commandé son portrait » [6]. Aucune de ses œuvres n’a cependant été trouvée par l’auteur de ces lignes.

En 1891, sur la suggestion de son père Frédéric Passy, Jacques Passy présente un mémoire à l’Académie des Beaux-Arts sur cette pensée de Pascal « Quelle vanité que la peinture, qui attire l’admiration par la ressemblance des choses dont on n’admire pas les originaux ». Ce mémoire ne sera pas distingué par l’académie des Beaux-Arts, mais il sera néanmoins publié par son père Frédéric Passy dans l’ouvrage Reliquiæ [6]. En exergue de son mémoire, Jacques Passy crée une devise, inspirée par les Fragments sur l’Art et la Philosophie [7] d’Alfred Tonnellé, un écrivain et pyrénéiste qui, curieuse prémonition du destin qui attend Jacques, est mort très jeune de la typhoïde  :

« L’artiste ne représente pas la nature telle qu’elle est mais tel qu’il est »

Jacques Passy, d’après Alfred Tonnellé

Le Journal des débats politiques et littéraires fait quelques années plus tard cet éloge de son mémoire [8].

« Non seulement l’auteur a traité ce sujet avec son tempérament d’artiste, mais aussi avec ses connaissances de savant. Chimiste de mérite, il s’est attaqué à la partie de cette science si étendue et qui offre peut-être le champ de recherche le plus subtil : les odeurs. Aussi met-il dans une étude d’esthétique, tout l’esprit d’un homme qui connaît la nature dans ses aspects extérieurs, mais aussi qui l’a analysée dans la constitution intime, mystérieuse de son être. Il est certain que ce travail tranche sur la banalité des œuvres de cette sorte, où l’on ne trouve guère que des développements de rhétorique. Ici, la pensée est forte parce qu’elle s’appuie sur des observations pénétrantes et qu’elle est guidée par un goût très sûr. »

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Jacques Passy (dessiné par un enfant)

Toujours en 1891, Jacques Passy développe une partie de son mémoire dans une « Note sur le dessin des enfants », qu’il publie dans la Revue Philosophique [9]. Cette note synthétise ses observations « sur un grand nombre d’enfants de trois à seize ans, pris dans la bourgeoisie et la classe rurale ». Il note que l’enfant tend à ne pas dessiner ce qu’il voit, mais un archétype appris : ainsi, quand on lui demande de dessiner une personne de profil, il dessinera un bonhomme de face, ce qui nous vaut d’avoir gardé la trace d’un délicieux portrait réalisé par un enfant de Jacques Passy et de sa barbe !

Jacques Passy s’est aussi intéressé à l’art Japonais, comme en témoigne un texte qu’il rédige (date inconnue), publié lui aussi dans Reliquiæ [6].

Katsushika-Hokusai 1805-1805 Mont Fuji sous le pont

La première impression qu’on éprouve en regardant des dessins japonais est l’étonnement. On se sent désorienté ; on ne comprend pas ; et faut quelquefois bien longtemps avant de déchiffrer le sens de tel ou tel fouillis de lignes. Tantôt, c’est la forme même des objets qui vous choque, tantôt la perspective qui vous paraît fausse, tantôt la représentation du mouvement chez l’homme ou l’animal qui vous semble forcée où bizarre.
Cependant, tout cela satisfait les yeux des Japonais ; tout cela est facilement interprété par eux. Et lorsqu’on a étudié ces dessins avec soin, en les rapprochant des résultats photographiques, on s’aperçoit que ces aspects qui vous choquaient sont justement souvent d’une justesse surprenante. Il y a là un problème curieux. Peut-être, en essayant de le résoudre, arriverons-nous à déterminer quelques-unes des qualités particulières de cet art encore si mal connu.
<…>

Voici une réponse bien typique qui m’a été faite par un Japonais, je lui montrais une scène de Hokusaï qui était censée se passer la nuit. Et pour moi, rien n’indique que cela se passa dans l’obscurité. À quoi demandais-je, voyez-vous que c’est la nuit ? Comment, dit-il ; mais voilà ! Et il me désignait une lanterne tenue par un personnage. Il en est ainsi dans bien des cas, l’heure, le lieu sont indiquées par des signes convenus. En somme, c’est un langage qui manque de beaucoup de nos modes les plus importants qui en contient d’autres que nous ne connaissons pas et n’est pas étonnant que nous ayons dû peine à la comprendre.

Jacques Passy, l’Art Japonais

Musicologie

La toute première publication de Jacques Passy, en 1888 (il a 24 ans), est une très longue comparaison entre Hector Berlioz et Richard Wagner. Initialement parue dans la revue « le correpondant », cette comparaison est republiée dans Reliquiæ [6].

On doit voir un Berlioz, un musicien de race le mieux doués de tous peut être par la nature. Et porté par là même à s’exagérer, la puissance de son art ; ayant pris dans le milieu romantique un besoin de grandiose et de surhumain, en ayant gardé quelque chose de plus vibrant, un poignant dans l’incertitude, un délire de joie dans le triomphe, mais ayant aussi toutes les hésitations, toutes les défaillances d’une époque de transition ; audacieux, violent pour détruire ; timide pour reconstruire, plein de mépris pour les vieilles règles, mais plein d’horreur pour les nouveautés trop violentes ; destiné par conséquent à produire des œuvres extraordinaires et gigantesques souvent parfaites, mais parfois aussi incomplètes et entachées de défauts fâcheux.

On doit voir en Wagner un homme doué de facultés musicales peu communes, quoique presque de second ordre quand on les compare à celles de son devancier, et de facultés dramatiques et poétiques au moins égales, sinon supérieures ; appliquant à l’usage de ses facultés une intelligence et une persévérance infatigable ; arrivant à une époque propice et sachant s’assimiler non le style de ses prédécesseurs mais leurs procédés et la part de vérité de leur système ; réussissant à s’en construire un d’une solidité à toute épreuve et de nature à faire ressortir toutes ses qualités ; créateur d’une œuvre d’art nouvelle, si on considère l’ensemble, formant le dernier terme d’une série et marquant un point d’arrêt où vraisemblablement la musique se arrêtera longtemps.

<…> Si Berlioz avait été moins acharnés à la poursuite de l’expression plus sceptique sur la puissance descriptive de la musique, sa mélodie aurait été moins émue peut-être, elle aurait perdu quelque chose de son frisson d’exquise poésie.

Si Wagner avait eu l’inspiration mélodique plus franche, l’invention plus facile, il aurait moins de logique et de raisons, il ne nous eût point donné son œuvre d’art, si une est si complète.

Etudes psychologiques

Jacques Passy se passionne aussi pour la psychologie. En 1893 et 1894 il collabore avec Alfred Binet sur l’imagination créatrice.

Alfred Binet (1857-1911)

Alfred Binet (1857-1911) est un pédagogue et psychologue français. Il est connu pour sa contribution essentielle à la psychométrie. Il met en particulier en place l’échelle psychométrique Binet-Simon dans le but de diagnostiquer l’arriération en comparant les performances de l’enfant à celles de sa classe d’âge. Binet refusait l’exclusion des débiles légers. Loin de chercher à éliminer certains écoliers du circuit scolaire au nom d’une idéologie ségrégationniste, Binet entend en réalité organiser pour eux une structure d’accueil pour leur permettre de réintégrer au plus vite les classes normales. Binet est le premier à souligner la différence sociale des variations cognitives dans les résultats des performances intellectuelles. Son échelle psychométrique conduira malheureusement à des interprétations naturalistes et raciales, plus simplistes, notamment aux États-Unis. Sa modification par Lewis Madison Terman en fera un instrument de sélection et d’élitisme : l’échelle d’intelligence Stanford–Binet. (Source Wikipedia)

Alfred Binet avait une amitié profonde pour Jacques Passy, qu’il avait connu étant jeune homme, quelques années avant son mariage [10]. Les deux hommes ont ensemble rendu visite à un certain nombre d’auteurs dramatiques de l’époque pour comprendre leurs procédés de travail, et publient leurs analyses de ces conversations dans le journal Le Temps. Ces Notes Psychologiques sur les Auteurs Dramatiques seront republiées fin 1994 dans le journal de l’Année Psychologique [22]. Le duo a ainsi rencontré successivement :

Alfred Binet parle très chaleureusement de sa collaboration avec Jacques Passy :

« … la mort cruelle me prive de mon ancien collaborateur et cher ami Jacques Passy, — je reprends seul une étude que nous avions commencée ensemble, lui et moi, il y a une douzaine d’années, sur l’imagination créatrice. A. Binet, Année psychologique, Vol 10, 1904, p. 60-173 »

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Madeleine Binet (1885-1961), fille d’Alfred Binet, avec Yvette Passy (1891-) fille de Jacques Passy (source Journal de Madeleine Binet [10])

En 1896, Jacques Passy collabore aussi avec le docteur Edouard Toulouse et, dans ce cadre, est amené à examiner l’odorat d’Émile Zola [23]. Edouard Toulouse mène en effet la première enquête médico-psychologique, et cherche à établir les rapports entre la supériorité intellectuelle avec la névropathie. Émile Zola est son premier sujet d’enquête. Il sera d’ailleurs avec Poincaré l’un des seuls. Offrant son corps et son cerveau à l’enquête médico-psychologique de ce jeune psychiatre, Zola accepte de se faire photographier, mesurer, peser, examiner comme un sujet de laboratoire. Il subit un grand nombre de tests tant physiques que psychiques : prise d’empreintes digitales, mesures anthropométriques et crâniennes, ouïe, odorat, urine, tout y passe.

L’odorat d’Emile Zola, examiné par Jacques Passy

Ecrivain

Ses goûts littéraires le portaient vers Alphonse Daudet (« ses moindres figures se détachaient avec un relief saisissant »), Alfred de Musset (« ses haines et son sourire, et l’écho de son cœur ») ; il est plus critique sur Zola « un lyrique, un romantique exaspéré, mais à qui il manque la vie, ce qui explique qu’il s’acharne sur la réalité »

Jacques Passy aime écrire. Passionné de théâtre, Jacques Passy faisait, quelques mois avant sa mort, des démarches à Paris pour monter la représentation d’une pièce de théâtre qu’il avait écrite « le guet-apens » [1], pièce malheureusement non retrouvée par l’auteur de ces lignes.

Dans Reliquiæ [6], son père a compilé beaucoup de ses notes, et édité cinq de ses nouvelles, dont quatre ont aussi été publiées quelque temps après la mort de Jacques Passy dans La Revue des Revue et dans La Revue d’Europe.

Un salon de médecin se déroule « Boulevard Haussmann dans une belle maison riche, cossue, cabinet de l’illustre médecin Ducastel, spécialiste des maladies nerveuses, … médecin des mondaines, qui soigne jusqu’à des souveraines ». Le texte dépeint l’attente de pauvres gens espérant obtenir une consultation du grand homme, attente qui sera déçue car, une foi encore, le médecin n’a reçu que des patients illustres et riches. Le contraste est saisissant entre la patience et la dignité de ces pauvres gens et les patients de la haute société. Jacques Passy esquisse une féroce critique sociale en décrivant

« le vieux Samuel que ses millions volés empêchent de dormir. Et Fresnoy que son dernier ministère a manqué de tuer et qui vient demander à Ducastel des forces pour y rentrer et pour en mourir. Et la vieille Jenny Martin, que ses quarante-cinq ans n’empêche pas de faire frissonner de désir toute une salle quand elle joue ses grands rôles et qui vient se plaindre cyniquement que l’amour la fatigue. Et la princesse de X, qui demande des forces pour son prochain bal ».

Jacques Passy, Un salon de Médecin

Un grand mariage est une sorte de conte, dans lequel une ouvrière modiste, amoureuse d’un commis, rêve d’un beau mariage, rêve que ses maigres économies et sa condition sociale rend bien entendu impossible. Mais, par le heureux hasard du retard de deux autres mariés, « la fille d’un riche banquier et un marquis », ses vœux être exaucé : le coupe se retrouve en effet marié en grande cérémonie dans une église Saint-François Xavier illuminée et remplie d’un monde élégant.

Une collaboration relate la rencontre entre un jeune romancier qui peine à se faire connaitre et un vieil écrivain sur le déclin mais qu’il admire. Ce dernier est en proie au doute : il se sent « vidé par sa fièvre artistique » ; alors que ses premiers romans lui venaient facilement dans l’exaltation de la jeunesse ; son dernier ouvrage avait été un pensum, et sa célébrité devient « peur de déchoir », à tel point qu’il regrette de ne pas avoir embrassé « une autre carrière, la plus plate, la plus bourgeoise… notaire, commerçant au fond de quelque ville de province, obscur, inconnu mais heureux ». Le jeune romancier insiste pour lui lire une de ses œuvres et, touché par « cette âme de vingt ans avec ses rêves, ses enthousiasmes », le vieil auteur se sent « repris par la fièvre de production » et, oubliant ses émotions de tout à l’heure, saisit la plume pour réécrire d’une seule traite un manuscrit qu’il avait abandonné. La nouvelle se termine par cette ode à la création artistique :

Ah ! le bonheur d’écrire, quand on l’a goûté, est-ce qu’il en existe un autre ? Est-ce qu’on n’oublie pas tout dès qu’il vous reprend ? Travaillez donc pauvres artistes, que pouvez-vous d’autre ? Ces promenades en plein champ, cette brise à laquelle on dérobe son parfum, ces sourires de la nature et ces larmes des hommes, tout ce que vous avez tenté d’étreindre et d’exprimer, pouvez-vous y renoncer ? Vous l’avez goûté, ce poison si doux de la vie d’artiste. Buvez-le donc encore ! On en meurt, mais on en vit.

Jacques Passy, Une collaboration
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Œillet des dunes – Dianthus hyssopifolius subsp. gallicus (photo Nicolas Demassieux)

L’Histoire d’un Petit Œillet Rose met en scène le dernier petit œillet rose sur la plage de Nauzan (une plage de Vaux-sur-Mer, fréquentée par la famille Trocquemé), « une plage bien tranquille … les petits œillets y vivaient en paix, bavardant à leur aise sous les grandes herbes bleues ». Mais la plage est devenue à la mode, et tous les jours, des visiteurs venus par « de grand breaks apportant pêle-mêle, avec le monde, les œufs, le vin et le fromage » détruisent la population de petits œillets roses, « faisant souffrir, pour leur plaisir de pauvres fleurs qui n’avaient rien fait ». Arrivent deux amoureux : le petit œillet cherche tout d’abord à se cacher, puis se dit que « puisque tous les petits œillets mourraient, il lui semblait plus doux d’être cueilli par des amoureux que par un vieux monsieur qui lui passerait sous son vilain nez, ou des enfants qui lui arracheraient ses petites feuilles, ou une grosse dame qui le mettrait à son corsage ». Les amoureux cueillent le petit œillet ; quelques jours plus tard l’homme rentre à Paris, tandis que la femme reste à Nauzan, et il remporte le petit œillet dans son portefeuille en souvenir d’elle.

Mais la femme de ménage, « une grande femme sèche qui n’avait jamais eu d’amoureux », le trouve et le jette. L’amoureux se met à la recherche de son œillet et, n’osant par peur du ridicule demander à la femme de ménage où elle l’a jeté, essaye de le retrouver bien « qu’il n’avait que des idées très vagues sur le ménage, et qu’il ne s’était jamais demandé ce que devenait la poussière qui sortait de sa chambre ». Il finit par retrouver, au fond de la poubelle, l’œillet « qui n’avait pas un instant douté des amoureux », et cette histoire renforce les liens entre les deux amoureux.

La dernière nouvelle, La peau du soldat, est inédite quand Frédéric Passy la publie. C’est un texte sur la corruption de l’âme engendrée par l’institution militaire, un sujet suffisamment subversif pour que Frédéric Passy trouve nécessaire de rédiger une introduction pour justifier sa publication et expliquer l’état d’esprit de son fils, qui a écrit ce texte à 21 ans, en 1885 :

Un scrupule que l’on comprendra avait empêché d’en autoriser la publication comme article isolé. On n’a pas cru qu’on dû s’interdire de le joindre à un ensemble de travaux. On ne saurait évidemment se méprendre sur le caractère et la portée de ce triste récit, trop vrai. Hélas, lorsqu’il fut écrit il y a une vingtaine d’années et qui, grâce aux énergiques efforts de l’administration supérieure, le serait beaucoup moins aujourd’hui. Ce n’est pas un pamphlet, jamais aucune démarche n’a été faite pour lui donner de la publicité. C’est le cri solitaire d’une conscience angoissée, la protestation silencieuse et sans espoir d’un coeur blessé dans sa dignité d’homme et dans la clairvoyance de son patriotisme.

Frédéric Passy

La peau d’un soldat, réminiscence du propre service militaire de Jacques Passy?, conte les souvenirs d’un jeune homme de son passage au régiment. Ce jeune homme y fait connaissance d’un jeune et naïf clerc de notaire, qui « avait encore dans le yeux, dans la voix, dans les idées, toute cette candeur faite d’ignorance et de confiance ».

« Je pris bientôt un singulier plaisir à causer avec lui. Il y avait chez cet enfant, malgré sa petite existence de province, une certaine tenue de bonnes compagnies, sa pudeur, dont l’ex es partout ailleurs me semblait ridicule, me reposait des éternels cochonneries de la conversation entre hommes. Car on ne saurait croire ce qu’elle vous pèse, cette constante vie entre hommes, ce qu’elle cache dans du malsain et d’énervante monotonie. Le jour, la nuit, à table, dans la cour, toujours ces grosses voix masculines, ces plaisanteries écœurantes et rebattues ! Comme on se représente bien la grossièreté de cette société d’autrefois, d’où la femme était exclue, où son esprit, sa grâce ne régnaient pas. Il faut avoir passé parcette séquestration pour savoir comment on soupire après une voix plus haute, une main plus douce, le frôlement d’une robe, comme on se raccroche à tout ce qui offre un semblant de charme et d’élégance ; comme on s’attache aux êtres, aux objets qui nous apportent, ne fut-ce qu’un reflet féminin. »

Jacques Passy, La peau d’un soldat

La fin de la nouvelle raconte comment la droiture et l’honnêteté de ce jeune homme, qui prend initialement très au sérieux ses fonctions de caporal, sont mises à mal par l’institution : confronté à la lâcheté et « la vénalité des gradés », il perd ses bonnes résolutions, sa foi en sa mission et devient comme eux. Jacques Passy lui fait alors énoncer une diatribe contre l’armée

Oui, dans cette masse, cette cohue d’hommes d’états et de fortunes diverses, sans lien entre eux, retenus pour trois mortelles années loin de leur foyer, de leur travail, enserrés dans des règlements ineptes, tous dressés en vue d’une guerre imaginaire, d’une guerre qui n’apparait jamais ; dans cette armée qui s’ennuie, dans cette armée que le sentiment du danger commun ne soutient pas et qu’il n’est plus, enfin, qu’un grand corps sans âme, toutes les déchéances sont inévitables.

On retrouve dans ces cinq nouvelles quelques éléments d’inspiration auto-biographiques et l’intérêt de Jacques Passy pour la psychologie, l’art, la collaboration avec un savant, la plage de Nauzan, mais aussi la manifestation de ses convictions : une forte fibre sociale, un désintérêt pour le paraître au profit de l’être, un amour de la nature et une pensée qu’on pourrait qualifier de pré-écologique, une aspiration à la droiture et à la hauteur morale.

Acteur engagé dans les combats de son temps

Jacques Passy est aussi engagé dans les combats politiques de l’époque. A la suite du refus par Maurice Lebon (ministre des colonies et ancien professeur de Jacques Passy) de laisser Mme Dreyfus rejoindre son mari Alfred Dreyfus au bagne, il écrit au ministre la lettre courageuse et ironique reproduite ci-dessous

Comme vous ancien élève à l'Ecole des Sciences politiques, j'ai pris.la liberté de vous adresser dernièrement un avertissement pressant. Dans une lettre du 15 janvier dernier, dont j'ai gardé copie, et dont j'ai votre accusé de réception, — ces précautions sont utiles par le temps qui court — j'ai essayé de vous ouvrir, des yeux sur l'effroyable danger de la politique dont le gouvernement est prisonnier ; l'alliance du sabre et du goupillon avec les débris fangeux du boulangisme. Laissant entièrement en dehors la personne du condamné, je vous ai supplié, conjuré, de vous séparer des quelques chefs militaires qui déshonorent l'armée devant l'Europe. Je vous invitais en même temps à vous appuyer sur le mouvement qui réunit dans un même camp l'Institut, l'Université, toute la haute culture littéraire, scientifique et artistique avec les honnêtes gens sans distinction d'opinion, dans la défense du droit et de la vérité.

Cette démarche, je l'ai tentée non par sympathie pour le ministère, mais parce que, malgré tout, vous représentiez encore à mes yeux le pouvoir civil, le gardien des libertés publiques, en face d'une oligarchie militaire et cléricale.

J'ai su depuis que cet avertissement n'était pas resté isolé ; que les hommes politiques les plus qualifiés par leur passé de vieux républicains, avaient agi dans ce sens auprès du ministère.

Ces avertissements ont été inutiles.

Eh ! bien ! ces choses il est temps de les crier à haute voix ; il faut qu'on sache que c'est volontairement, sciemment, malgré les efforts sincères des gens de bien, qui ne demandaient qu'à vous soutenir, que vous avez persisté dans l’attitude équivoque qui fait du cabinet une épave ballottée entre les partis ; il faut qu'on sache que c'est votre faute si cette affaire, qui était une question purement judiciaire, est devenue une question politique.

Il faut constituer enfin ce grand parti des honnêtes gens, qui, Dieu merci, comprendrait les trois-quarts de la France, si nous, savions nous tenir les coudes.

Et il faut aussi le crier bien haut pour que tout le monde l'entende : l'Armée, au nom de laquelle on ose commettre toutes ces turpitudes ; l’Armée qu'on essaye en vain par une campagne effrontée dans les journaux, et par une pression effroyable, de solidariser avec les bureaux de la guerre ; la masse des officiers honnêtes et consciencieux, la masse des soldats, qui n'est que la nation elle-même ; l’Armée, dis-je, n'est pas avec vous ; l'esprit de corps peut couvrir certaines fautes ; il ne saurait étouffer la révolte de l’honnêteté et de l'honneur.

Veuillez agréer, monsieur le ministre, l'expression de mes sentiments respectueux.

Jacques Passy.

Élève diplômé de l’ÉcoIe des Sciences Politiques.

Le Siècle, 29 janvier 1898

M. Lebon n’ayant pas, évidemment, répondu à cette lettre ouverte, Jacques Passy reprends la plume dans l’Aurore, le 30 Mai 1898, avec cette fois un ton nettement plus acerbe :

On demande un Geôlier

L'échec de M. Lebon devant le suffrage universel soulève une question assez intéressante. Oui va se charger de sa succession ? Qui va accepter le rôle de tortionnaire dont celui-ci s'est acquitté avec tant de distinction ? Malgré l'ambition qui dévore les hommes politiques, il est permis de croire que plus d'un va reculer.

Autre chose, en effet, est de fermer volontairement les yeux à la lumière, d'assumer dans l'ombre d'un scrutin un 560ème de responsabilité impersonnelle, autre chose de se faire publiquement le geôlier et le bourreau d'un homme que l'on sait innocent, et de s'exposer dans quelques mois, dans quelques semaines, dans quelques jours peut-être, au mépris universel.

Qui sait? Peut-être cette même lâcheté qui ameutait naguère tout le monde contre « le syndicat » va-t-elle, maintenant que l'opinion semble tourner, y faire entrer tout le monde. Peut-être allons-nous assister à une grève de bourreaux ? Ce serait drôle. Allons, ce que le gouvernement a encore de mieux à faire, c'est de garder celui qu'il a ; il ne trouvera jamais mieux.

Jacques Passy.

L’Aurore, 30 mai 1898

Une personnalité marquante pour ses contemporains

Après sa mort de la fièvre typhoïde à l’âge de 34 ans, son père Frédéric Passy offre à l’Académie des sciences morales et politiques un recueil d’articles, mémoires et études dûs à son fils, Jacques Passy, qu’il a eu la douleur de perdre. Ce volume a pour titre Reliquiae [6].

Dans un poème, en 7 mois, où il pleure les pertes consécutives de Jean et Jacques Passy, Frédéric Passy parle ainsi de son fils Jacques :

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En 7 mois, Manuscrit de Frédéric Passy, 1905

Jacques, hier, plein d’ardeur et d’entrain et de vie.
Doué pour tous les arts, prêts pour tous les combats.
Armé pour la justice, armé pour la science.
Tendre et bon sans faiblesse, et fier sans arrogance.
Donnant tous les espoirs et ne les trompant pas ;
Par la force imposant, plus puissant par la grâce,
De ce charme secret qu’aucun don ne surpasse,
S’intéressant à tout, à tout réussissant,
Devant tous, le front haut, marchait allégrement.
Tout lui semblait promis, tout lui semblait facile,
Portes et bras pour lui, ne savait que s’ouvrir.
Quelques jours ont suffi pour tout rendre stérile.
Le grand chêne est fauché comme l’herbe inutile,
Et de tout ce passé, de tout cet avenir,
De tant de beaux projets prêts à s’épanouir,
Il ne nous reste plus que le vain souvenir.

Frédéric Passy, 1905

Madeleine Binet, dans ses mémoires, se souvient elle aussi de Jacques Passy

« Jacques Passy était un garçon extraordinaire de finesse et de distinction d’esprit, c’était un être auprès duquel on éprouvait l’impression de l’irréel, d’une noblesse, d’une immatérialité qui imposait un inconscient respect, avec un mélange d’appréhension, presque la crainte d’un malheur imminent. Il était blond et pâle, avec des yeux bleus très doux, et une légère barbe dorée donnait à la gravité de son visage une étrange spiritualité. Jacques Passy était plus grand encore que mon père, avec une nonchalance naturelle qui ajoutait encore à son charme. »

Madeleine Binet

Mais laissons à Jacques Passy le soin de se décrire. Un fragment de notes pieusement édité par son père dans Reliquiæ nous indique que Jacques, à 34 ans à peine, revendique l’éclectisme de sa jeunesse, mais voit son avenir moins dans l’étude que dans la « production », qui seule lui paraît importante. La curieuse mention des poules dans la liste de ses centres d’intérêt est sans doute un clin d’œil à son frère Paul Passy, qui est alors arboriculteur et éleveur de poules. Son petit texte, véritable programme pour la suite de sa vie, se termine par une métaphore sur les fleurs, bouclant ainsi la boucle d’un intellectuel curieux, artiste, et spécialiste du parfum des fleurs.

Je trouve, dans les conférences sur Goethe, que Goethe jamais à un endroit sans l’avoir complètement exploré. Ceci chez un homme qui a eu le mieux l’art d’arranger sa vie, me déterminer à une résolution que je mâchonne depuis longtemps.

Je me suis intéressé à beaucoup de choses, j’en ai étudié quelques-unes avec passion. Si je les abandonne toutesau profit d’une seule, c’est autant de temps complètement perdu ; c’est autant de contrées à peine entrevues que je n’aurais jamais explorée à fond. Je suis trop vieux, trop usé pour rien essayer de nouveau. Tout ce qu’il y a de créateur en moi est mort. Mais je veux du moins tirer de moi tout ce que ma jeunesse y a laissé ; je vais me tourner exclusivement vers la production et la vie pratique.

Le théâtre me propose une collaboration pleine de charme peut être la fortune.
La musique ; je chercherais à employer tous les motifs que j’ai notés comme en valant la peine. Après quoi je m’arrêterai salon toute vraisemblance.
Pour le roman, j’écrirai tant que les quelques types et les quelques idées qui me sont personnelles ne seront pas épuisées.
La chimie me servira à illustrer les quelques idées médicales qui me tiennent à cœur.
Les poules ; j’en ferai une affaire qui me paraît facile.
La peinture me servira pour la critique d’art.
Mes études politiques me serviront pour la vie publique que je réserve avec la critique d’art pour la fin de ma carrière…

Un homme qui a passé sa vie à étudier une chose et qui tout à coup passe à une autre avant d’en avoir rien tiré perd une moitié de sa vie et la dérobe à la production, la seule qui maintenant me paraisse importante. Un homme qui, comme moi, a effleuré beaucoup de chose, doit retourner en arrière, ramasser tous les germes qu’il a laissé tomber et qui sèchent au bord de la route, les cultiver et les faire fleurir.

Jacques Passy, Reliquae
Une image contenant dessin au trait, plante

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Jacques Passy, dessin de Moïna Binet

Sources

[1] B. Forgit, « Carnets de Berthe Forgit, 1887-1919 ». Edité par Nicolas Demassieux, 2022. [En ligne].

[2] Y. Passy, « Souvenirs de ma vie et des miens ». 1989.

[3] G. Benalloul, « Historique des sociétés de parfumerie de Grasse 1800-1939 », Recherches régionales Alpes Maritimes, 2012. [En ligne].

[4] « Inventaire général du Patrimoine culturel Région Provence-Alpes-Côte d’Azur – Images Robertet ». [En ligne].

[5] J. Passy, « Sur un nouveau mode d’obtention du parfum des fleurs », Comptes rendus de l’Académie des sciences, p. 783, juin 1897. [En ligne]

[6] J. Passy, Reliquiæ. Société Française d’Imprimerie et de Librairie, 1905. [En ligne].

[7] A. Tonnellé, Fragments sur l’art et la philosophie, suivis de notes et pensées diverses, recueillis dans les papiers de Alfred Tonnellé, G.-A. Heinrich. 1859. [En ligne].

[8] L. A., « Revue de Livre : Reliquiæ », Journal des débats politiques et littéraires, 1905/11/28 (Numéro 330), nov. 28, 1905. [En ligne].

[9] J. Passy, « Notes sur les Dessins des Enfants », Revue Philosophique, déc. 1891. [En ligne].

[10] M. Binet, « Journal de Madeleine Binet », Recherches & éducations, oct. 2011. [En ligne].

[11] A. Binet et J. Passy, « Psychologie des Auteurs Dramatiques, M. Victorien Sardou (1) », Le Temps, sept. 27, 1893. [En ligne].

[12] A. Binet et J. Passy, « Psychologie des Auteurs Dramatiques, M. Victorien Sardou (2) », Le Temps, sept. 28, 1893. [En ligne].

[13] A. Binet et J. Passy, « Psychologie des Auteurs Dramatiques, M. Alexandre Dumas », Le Temps, sept. 30, 1893. [En ligne].

[14] A. Binet et J. Passy, « Psychologie des Auteurs Dramatiques, M. Albin Valabrègue », Le Temps, oct. 05, 1893. [En ligne].

[15] A. Binet et J. Passy, « Psychologie des Auteurs Dramatiques, M. François de Curel », Le Temps, oct. 11, 1893. [En ligne].

[16] A. Binet et J. Passy, « Psychologie des Auteurs Dramatiques, M. Alphonse Daudet (1) », Le Temps, déc. 05, 1893. [En ligne].

[17] A. Binet et J. Passy, « Psychologie des Auteurs Dramatiques, M. Alphonse Daudet (2) », Le Temps, déc. 07, 1893. [En ligne].

[18] A. Binet et J. Passy, « Psychologie des Auteurs Dramatiques, M. Henri Meilhac », Le Temps, janv. 11, 1894. [En ligne].

[19] A. Binet et J. Passy, « Psychologie des Auteurs Dramatiques, M. Édouard Pailleron », Le Temps, mars 31, 1894. [En ligne].

[20] A. Binet et J. Passy, « Psychologie des Auteurs Dramatiques, M. Édmand de Goncourt », Le Temps, août 02, 1894. [En ligne].

[21] A. Binet et J. Passy, « Psychologie des auteurs dramatiques, M. François Coppée », Le Temps, août 30, 1894. [En ligne].

[22] A. Binet et J. Passy, « Notes psychologiques sur les auteurs dramatiques », L’année Psychologique, p. Vol 1, pp 60‑173, 1894. [En ligne].

[23] E. Toulouse, Enquête médico-psychologique sur la supériorité intellectuelle : Émile Zola, Flammarion. 1896. [En ligne].

Liste des publications de Jacques Passy

  • « Berlioz et Wagner », le Correspondant, 25 Mai-10 Juin 1888, republié dans Reliquiæ. [En ligne]
  • « Les Taxes successorales en Belgique », Annales de l’Ecole Libre des Sciences Politiques, 4ème année, 1889
  • « Notes sur les Dessins des Enfants. », Revue Philosophique, Décembre, 1891. [En ligne]
  • « La photographie du mouvement », Revue Scientifique, 1er semestre 1892, p. 17-20. [En ligne]
  • « La Psychologie au Théâtre », Revue d’art dramatique, 1er janvier 1892.
  • « Les propriétés odorantes des alcools de la série grasse », Comptes rendus de l’Académie des sciences, 16 mai 1892 p 1140. [En ligne]
  • « Sur les minima perceptibles de quelques odeurs », Comptes rendus de l’Académie des sciences, 8 février 1892 p306, 28 mars 1892, p786. [En ligne]
  • « Sur la perception des odeurs », Comptes rendus de la société de Biologie, 19 mars 1892 p239-243
  • « L’odeur dans la série des alcools », Comptes rendus de la société de Biologie, 21 mai 1892 p447-449
  • « Sur l’Analyse d’une odeur complexe », Comptes rendus de l’Académie des sciences, 31 octobre 1892, p. 689. [En ligne]
  • « Pouvoir odorant du chloroforme, du bromoforme et de l’iodoforme », Comptes rendus de l’Académie des sciences, 1893, p. 769. [En ligne]
  • « Forme périodique du pouvoir odorant dans la série grasse », Comptes rendus de l’Académie des sciences, 1893, p. 1007. [En ligne]
  • « Note sur l’odeur de l’acide benzoïque (remarques sur les corps inodores) », Comptes rendus de l’Académie des sciences, Février-Mars 1894. [En ligne]
  • A. Binet & J. Passy, Notes psychologiques sur les auteurs dramatiques , l’année Psychologique,1894, Vol 1, pp 60-173. [En ligne]
  • « Revue générale sur les sensations olfactives », l’année Psychologique, 1895, Vol 2 n°2, pp 363-410. [En ligne]
  • « Sur la diffusion des parfums », Comptes rendus de l’Académie des sciences, 1895, p. 513. [En ligne]
  • « Sur la surfusion de l’eau », Comptes rendus de l’Académie des sciences, 1896, p1409. [En ligne]
  • « La chimie des Parfums », Revue Scientifique, n°19, 1er janvier 1897. [En ligne]
  • « L’industrie des Parfums » (conférence de l’association française pour l’avancement des sciences, Revue Scientifique, n°19, 8 mai 1897. [En ligne]
  • « Sur un nouveau mode d’obtention du parfum des fleurs », Comptes rendus de l’Académie des sciences, Janvier-Juin 1897, p. 783. [En ligne]
  • Sur l’essence de petit-grain, Bulletin de la Société Chimique de Paris, 2ème série, t XVII, 1897, p.519
  • « Un salon de médecin », La Revue des Revues, 1er Décembre 1899. [En ligne et Reliquiæ]
  • « Un Grand Mariage », La Revue des Revues, 15 Juillet 1900. [En ligne et Reliquiæ]
  • « Une collaboration », La Revue de l’Europe [Reliquiæ]
  • « L’histoire d’un petit œillet rose », La Revue de l’Europe [Reliquiæ]
  • « La peau du Soldat », [Reliquiæ]
  • Reliquiæ, Compilation d’œuvres de Jacques Passy éditées par Frédéric Passy, 1905. [En ligne]

2 commentaires sur “Jacques Passy (1864 – 1898), chimiste des parfums, psychologue et artiste”

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