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Frédéric Passy (1822-1912) : sa vie, évoquée par ses proches

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_ 1 Article de souvenir sur Frédéric Passy dans la revue « Les droits de l’homme », 1913 [1]

Avant-Propos

Le bicentenaire de sa naissance est l’occasion de remettre en avant un de mes aïeux : Frédéric Passy, un honnête homme du XIXème siècle, un économiste libéral mais surtout, un humaniste progressiste et pacifiste, qui reçut en 1901 le 1er prix Nobel de la paix.

Mon arrière-grand-mère, Yvette Passy (1891-1994), a été orpheline jeune : elle avait 4 ans quand sa mère Marguerite Trocquemé est morte, et 6 ans et demi, en 1898, quand son père Jacques Passy, est mort. Elle a alors été élevée par ses grands-parents, Frédéric Passy et son épouse. J’ai donc très bien connu quelqu’un qui a longtemps vécu avec Frédéric Passy et qui, dans ma jeunesse, m’en a parfois parlé.

Il est curieux qu’une telle personnalité n’ait pas encore fait l’objet d’une biographie poussée. L’article Wikipedia français le concernant est relativement concis (bizarrement, l’article Wikipedia en anglais le concernant est bien plus développé).

Il m’a donc semblé utile de partager un ensemble de documents pour enrichir la connaissance sur Frédéric Passy, sa famille et son temps. Prenant la suite de mon père qui avait commencé ce travail, je les ai numérisés, mis en forme, et j’ai apporté, sous forme de notes, des précisions sur les lieux, les personnages, les membres de sa famille et les évènements dont Frédéric Passy fait état. Enfin, je les ai illustrés.

Pour les lecteurs qui ne souhaiteraient pas se plonger dans cette abondante documentation, je tente de résumer dans ce (trop long) billet quelques éléments de mémoire, pour apporter un éclairage plus intime et personnel sur l’homme qu’était ce célèbre ancêtre. Il ne s’agit pas — aujourd’hui — de produire une vraie biographie du 1er prix Nobel de la paix, mais de le présenter tel que ses proches le voyaient. Le texte qui suit comporte donc d’abondants extraits des documents présentés ci-dessus.

Enfance et adolescence (1822-1843)

Frédéric Passy est né à Paris, 3, rue des Gobelins, le 20 mai 1822. C’est le premier enfant de Félix Passy et Pauline Salleron. Une soeur, Agathe Passy, naîtra 2 ans plus tard dans la même maison.

La maison de la rue des Gobelins appartenait à son grand-père maternel, Claude Salleron, tanneur, qui y demeurait. A cette époque, Félix Passy était devenu l’associé de son beau-père dans l’exploitation de la tannerie, de même que son beau-frère, le Dr Joseph Gérardin, qui habitait aussi rue des Gobelins avec sa femme et ses enfants.

Frédéric fait ses premières études à l’école mutuelle de la Reine Blanche toute proche : il est bon élève, ayant été revêtu de la dignité de moniteur [2]. Dans la tannerie, il observe avec intérêt les ouvriers, le moulin à écraser les écorces nécessaires au tannage, les fosses où l’on mettait le cuir (voir [3], Mes plus lointains souvenirs). Sa promenade favorite est le jardin des plantes, où son père l’emmène souvent, visiter le cèdre de Jussieu, ou le labyrinthe ([3], Le cèdre du liban).

En 1830, un changement d’air lui ayant été recommandé pour le guérir de la coqueluche, il est envoyé à Gisors chez sa grand-mère paternelle Jacquette d’Aure[1]Louis-François Passy, le grand-père de Frédéric Passy, a acquis le 19 fructidor an II (5 septembre 1794) « bâtiments, cour et jardin, y compris l’emplacement d’une Église alors en … ...Lire la suite. A Gisors, Frédéric Passy fréquente aussi l’école mutuelle (voir [3], Pierre qui ne roule pas).

C’est alors un temps heureux, qui bénéficie à sa santé physique et morale, grâce à la liberté dont il bénéficie sous la tutelle de sa grand-mère, dans un vaste parc traversé par deux rivières, sur lesquelles il navigue souvent avec ses oncles et ses cousins, devenant aussi habile à la rame qu’à la perche et au gouvernail. Il court les champs, grimpe aux arbres, aide à divers travaux. Le goût qu’il prend alors aux exercices physiques ne le quittera jamais : plus tard, à Paris, il descendra dans la cour scier et fendre du bois pendant des heures, au grand ébahissement des voisins ; et il conservera cette habitude jusqu’à l’extrême vieillesse, au grand profit de sa santé.

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_ 2 La propriété Passy à Gisors, en 1911 (Source Archives Départementales)

Un maître particulier, irlandais (Mr Murphy) lui donne des cours particuliers (anglais, arithmétique, géométrie, géographie, latin…). Frédéric gardera de ses leçons un excellent souvenir, et en a été influencé plus tard dans les décisions qu’il a dû prendre pour l’instruction de ses propres enfants.

À la rentrée de 1833, à 11 ans, il est mis au lycée Louis-le-Grand. Les débuts sont difficiles : son père écrit à son sujet [4]

« Il a eu bien du mal à se faire au Collège et ce n’était pas le régime, le travail dont il se plaignait, mais l’isolement dans lequel il était au milieu de tant d’enfants ; il ne trouvait plus personne qui prit le moindre intérêt à lui, lui, pauvre enfant qui avait toujours eu près de lui quelqu’un des siens qui partageât ses plaisirs et ses peines ; … Ah combien déjà je regrettais de l’avoir mis au Lycée, j’aurais voulu qu’il fût temps encore de le garder mais il commence à s’y faire, il a été le premier en Version et cela lui a donné un peu de satisfaction, on est très content de lui et s’il continue, bien certainement il suivra la trace de son oncle Passy et verra son nom publié à la fin de l’année. »

Lettre de Félix Passy au sujet de son fils Frédéric
_ 3 Frédéric Passy (1822-1912) avec sa sœur Agathe Passy (1824-1843) vers 1838 (Source [5])

Finalement, prenant un réel intérêt à ses études, il est un excellent élève, aussi attiré par l’histoire, l’histoire naturelle et la physique, que par le latin et le grec ; et supportant sans se plaindre la discipline de l’internat. Il ne dédaignait pourtant pas certaines espiègleries. Ainsi, en 1836, à 15 ans, lors de la distribution des prix du concours général, il entraîne un groupe de camarade avec sa forte voix et entonne « la Marseillaise » forçant le chef d’orchestre à jouer par trois fois l’hymne révolutionnaire alors interdit – nous sommes sous Louis-Philippe – (voir [3], Une nuit de collège).

_ 4 La Marseillaise entonnée lors de la remise des prix du concours général (Le Temps, 20 août 1839)

En sortant de Louis-le-Grand, Fréderic Passy fait sa philosophie comme externe au lycée Bourbon, sous la direction d’Amédée Jacques, à côté duquel il avait un maître de physique qu’il qualifie d’admirable, M. Casalis. Ensuite, il fait son droit. Parmi ses professeurs, il gardera surtout le souvenir de l’Italien Pellegrino Rossi, dont il suit alors les cours de droit constitutionnel.

« Je n’ai jamais connu de professeur plus intéressant, plus original… Il faut l’avoir entendu parler des passeports, qui n’ont jamais servi qu’à gêner les honnêtes gens et à protéger les voleurs, car ceux-ci en ont toujours un ou plusieurs, et parfaitement en règle, ou bien répondre aux partisans de l’esclavage et de l’atrocité des peines… Il nous prouvait par l’Histoire que la cruauté de la répression engendre la barbarie des caractères, et concluait que ce n’est pas la sévérité, mais la certitude du châtiment, qui prévient les crimes ».

Frédéric Passy, parlant de Pellegrino Rossi
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_ 5 Frédéric Passy (1822-1912) peint par Leon Mayer en 1843 (Source [5])

C’est vers cette époque qu’il commence à s’occuper des questions qui plus tard ont fait l’objet principal de ses travaux. Dès 1844, se rendant compte de l’insuffisance de la préparation à la vie que pouvait donner l’éducation universitaire, il écrit une brochure intitulée : De l’instruction secondaire en France ; de ses défauts, de leurs causes, et des moyens d’y remédier. Dans ce travail il suggère déjà la plupart des réformes qu’il réclamera tout au long de sa vie, et dont plusieurs seront successivement réalisées. Il insiste notamment sur la nécessité de réserver les études dites classiques à la partie de la jeunesse à qui elle pouvait être utile, et de développer l’enseignement des sciences et celui des langues modernes [6].

Frédéric prend aussi une part active aux travaux de diverses réunions où sont discutées des questions de droit et d’économie politique ; notamment à la Conférence Molé, dont il est par trois fois élu président, et à la Conférence d’Orsay.

Sous l’influence surtout de son oncle Hippolyte, Frédéric Passy commence à suivre avec un intérêt croissant les discussions économiques. Il se sent de plus en plus attiré vers deux maîtres du Libéralisme orthodoxe : Frédéric Bastiat, qu’il n’a pas connu personnellement, mais qu’il regardait presque comme un prophète, et Édouard Laboulaye, dont il deviendra l’ami et sur lequel il fera une conférence en 1884.

Voyages de jeunesse (1843-1844)

En 1843, Frédéric Passy fait un grand voyage en Italie, en compagnie de son père, de son cousin M. de Boissière, et du fils de celui-ci, âgé d’une vingtaine d’années. On ne voyageait pas comme aujourd’hui. Il met plusieurs jours en diligence pour gagner Lyon, d’où il descend le Rhône en bateau jusqu’à Arles, avec un arrêt à Avignon pour visiter la ville et aller voir la fontaine de Vaucluse.

A Rome, il est reçu par le pape Grégoire XVI et, à Naples, rencontre deux dames, parentes du cousin de Boissière, Mme Sageret (née Irma Moricet) et sa fille Blanche. Les familles Passy et Sageret font alors connaissance, sans se douter qu’elles seraient ultérieurement liées par deux mariages.

L’année suivante, 1844, Frédéric Passy fait un voyage aux Pyrénées. L’oncle Paulin, depuis quelque temps, allait chaque année aux eaux du Vernet, dans le Roussillon ; cette fois, il réussit à y entraîner Félix et son fils. Paulin Passy, ancien mousquetaire puis lancier de la Garde Royale, qui avait servi au siège d’Anvers (campagne de 1832-1833) et en Algérie (campagnes de 1830-1831) avait donné sa démission en 1835 pour se consacrer à sa mère Jacquette d’Aure après la perte de son mari, et vivait à Gisors jusqu’à sa mort en 1861 ; artiste à ses heures, on lui doit une série de tableaux et dessins … d’une certaine fraîcheur, pour un ancien militaire, sur la vie famille Passy.

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_ 6 Frédéric Passy, jeune cavalier, par Paulin Passy. (Source [5])

Frédéric Passy, grand marcheur court la montagne en tous sens, chaussé d’espadrilles, toujours en quête de sites nouveaux.

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_ 7 Paulin, Félix et Frédéric Passy dans les Pyrénées. Œuvre de Paulin Passy, 1844 (Source [1])

A la fin du séjour, les voyageurs gagnent Pau en longeant la chaîne des Pyrénées et visitant les endroits les plus pittoresques. Le voyage a lieu en partie en voiture, à cheval et à mulet ; mais pour Frédéric, surtout à pied, il visite Bagnères-de-Bigorre, le Tourmalet, Luz, le cirque de Gavarnie… Il en conservera une vraie prédilection pour les Pyrénées, où il reviendra plusieurs fois.

Quelque temps après, il entre au Conseil d’Etat comme auditeur, attaché d’abord au comité des Finances, ensuite à celui du Contentieux.

Marié et…attiré par la science (1844-1850)

Frédéric Passy rencontre donc en Italie une dame Sageret avec sa fille Blanche. Dès ce moment, il remarque Blanche, sans toutefois penser le moins du monde à la demander en mariage, d’abord parce qu’elle est beaucoup plus riche que lui, ensuite parce qu’il la croit destinée à épouser son cousin Charles de Boissière, dont elle est un peu parente.

Toutefois les deux familles restent en relations ; et en 1846, Félix Passy est consulté à propos d’un projet de mariage formé pour Blanche, projet auquel il n’est pas donné suite. Alors Frédéric, qui a alors sa position d’auditeur au Conseil d’Etat, prie son père de profiter de la confiance qu’on lui a témoignée pour sonder le terrain en sa faveur ; il est agréé à quelques mois de là, et le mariage est célébré le 1er mars 1847.

D’après leur fils Paul Passy, ce mariage a été extraordinairement heureux. Blanche Sageret était une personne d’une haute intelligence, d’un cœur profondément aimant, d’une conscience scrupuleuse ; ayant en un mot tout ce qu’il faut pour être la compagne et l’inspiratrice d’un homme animé de nobles ambitions. Avec ça, elle avait une santé de fer ; enfin sa fortune devait permettre à son mari de consacrer le plus clair de sa vie à des œuvres désintéressées.

Frédéric Passy a écrit d’elle dans ses Notes : « Je dirai simplement qu’elle a été tout pour moi, dans la maladie et dans la santé, dans les deuils et dans les joies ; et, comme le patriarche, qu’elle seule a pu me consoler de la douleur qui avait toujours pesé sur moi de n’avoir pas ma mère. …Si ma vie n’a pas été tout à fait inutile, et si j’ai pu faire à la cause de l’humanité, de la science et de la paix, des sacrifices de temps, de fortune et parfois de santé, c’est à elle, toujours prête à tout accepter et à me soutenir de son grand cœur et de son grand esprit, que j’en suis avant tout redevable. »

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_ 8 Frédéric et Blanche Passy jeunes mariés, vers 1863 (Source BnF)

Quelques semaines après le mariage de Frédéric, son père Justin épouse en secondes noces Madame Sageret, veuve depuis plusieurs années. Les deux vieux époux adoptent complètement leurs beaux-enfants respectifs. Ils se retirent dans la magnifique « Villa Moricet » à Versailles.

Frédéric et Blanche Passy auront douze enfants, dont trois mourront en bas-âge. La fratrie sera donc composée de cinq filles et quatre fils : quatre filles se suivant de près d’abord, puis après un intervalle quatre fils, enfin encore après un intervalle une fille.

Les nouveaux mariés demeurent quelque temps à Paris, rue des Saints-Pères, près de la Mairie du 10ème. Dans ses mémoires, Frédéric Passy raconte comment, lors de la révolution du 24 février 1848, garde national, il fait face à la foule (voir [3] « Chapitre Le 24 février 1848»).

Frédéric Passy ne reste pas longtemps au Conseil d’Etat. La loi de 1849, qui modifie l’organisation de ce corps, lui fait abandonner cette carrière et il revient, pour quelque temps, à son ancien goût pour les sciences physiques. Pendant un couple d’années, il se remet à l’école, sous la direction de Jules Jamin, alors attaché à Louis-le-Grand, plus tard professeur à l’Ecole Polytechnique et à la Sorbonne. Il se livre avec lui à des expériences délicates, faisait aussi des travaux personnels ; il formule notamment des objections contre la théorie des deux électricités. Il restera intéressé toute sa vie par la science, devenant même en 1883 président de l’Association Française pour l’Avancement de la Science.

Campagnard à Ézy (1851-1857)

La santé de Frédéric est dans l’ensemble robuste, comme l’atteste l’âge avancé auquel il parviendra. Pourtant, il partage avec sa sœur — morte quelques années auparavant – une certaine faiblesse des poumons. En 1850, il parait assez sérieusement souffrant ; et au printemps de 1851, les médecins lui enjoignent de prendre des mesures radicales. Il se retire alors dans une propriété sise à Ézy, en Normandie, que son père lui avait donnée au moment de son mariage, et où il s’installe, avec sa femme et ses premiers enfants.

Leur habitation est une très modeste maisonnette en briques, pourtant appellée dans le pays le petit château rouge — ce n’est pas une ferme, et il est situé dans une assez vaste propriété (40 hectares environ), dont une partie est boisée et une partie aménagée en parc de plaisance. La famille y vivra plusieurs années, entrecoupées par des saisons dans le Midi et par quelques séjours plus courts chez leurs parents à Versailles.

La vie d’Ézy est laborieuse et tranquille, sans grands événements autres que la naissance successive de plusieurs enfants – filles seulement, à l’exception d’un garçon qui meurt en bas-âge.

Malgré ses séjours à Gisors, Frédéric Passy, à cette époque, n’est guère campagnard. Sa femme l’est encore moins. Leur fils Paul Passy rapporte la méprise de sa mère, qui, croyant cueillir des herbes sauvages pour ses lapins, arrache consciencieusement un champ de navets. Mais le couple se met très rapidement aux occupations de la campagne et y prend goût. Frédéric devient en peu de temps excellent jardinier ; il manie aussi fort bien la serpe et la cognée, et conduit lui-même une carriole ; Blanche s’occupe de la basse-cour avec vif intérêt, et devient encore plus campagnarde que lui.

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_ 9 Le petit château rouge, tableau de Paulin Passy vers 1854 (Source [5])
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_ 10 Le petit château rouge, dessin d’après le tableau de Paulin Passy. Frédéric Passy est représenté en jardinier arrosant. Son épouse Blanche est derrière, tenant leur troisième fille par la main, les deux autres jouant devant la maison. (Source [1])
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_ 11 Frédéric Passy et sa famille vers 1854, par Paulin Passy. Le tableau représente Frédéric et son épouse Blanche, et leurs 4 premiers enfants : Pauline (1848), Adèle (1849), Louise (1851), Catherine (1852) (Source [5])
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_ 12 Paulin Passy, Félix Passy et Frédéric Passy, par Paulin Passy. (Source [5]

Frédéric Passy entretient des rapports excellents avec la population d’Ézy, qui le voit comme un Monsieur, affable et courtois en toutes circonstance. On en vient à penser à lui comme maire. Les maires, à cette époque, sont nommés par l’Administration et doivent prêter serment à l’Empire. Frédéric Passy refuse, indiquant « que l’Administration le trouverait toujours prêt à seconder ses intentions quand il s’agirait de mesures d’utilité publique ; mais qu’il s’était interdit de prêter serment à l’Empire. ». Ultérieurement, on proposa à deux reprises à Frédéric Passy de se porter candidat à la députation, mais il aurait fallu prêter serment à l’Empire ; sa conscience ne pouvait pas s’y résoudre.

Frédéric Passy et sa famille habitent à Ézy jusqu’en 1857. A cette époque, le petit château rouge devient trop exigu pour la nichée grandissante, et il est difficile d’y faire donner aux enfants une instruction convenable. De plus, les travaux de Frédéric rendent nécessaire d’être moins éloigné de tout. Enfin les deux époux souhaitent se rapprocher de leurs parents, qui demeuraient à Versailles. Ils se décident donc à déménager de nouveau.

Au Désert de Retz (1857-1869)

Les époux Passy font alors l’acquisition du Désert de Retz, un domaine de 40 hectares, dans la commune de Chambourcy. La moitié du domaine est louée à un fermier et cultivée ; l’autre moitié aménagée en parc de plaisance passablement sauvage. Le premier propriétaire du domaine, M. de Monville, fermier général, avait fait bâtir comme habitation principale une sorte de tour représentant une colonne brisée par la foudre ; puis quelques autres « folies », un pavillon chinois, un « temple de l’amour », …. Le domaine est assez isolé ; mais, se trouvant à 7 kilomètres de St-Germain qui était relié à Paris par chemin de fer, la capitale est facilement accessible ; d’autre part, on peut se rendre par la forêt à Versailles, éloigné de 12 km environ. Le chef-lieu de la commune, Chambourcy, est situé à deux bons kilomètres, etla route pour y aller est très mauvaise.

_ 13 Carte du Désert de Retz (Source BnF)
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_ 14 Désert de Retz, La colonne brisée et les dépendances (photo de famille)
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_ 15 Désert de Retz, le pavillon chinois, aujourd’hui détuit (photo de famille)
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_ 16 Désert de Retz, le temple de Pan (Photo de famille)

Le parc lui-même est extrêmement pittoresque, contenant des arbres superbes, plantés par Mr de Monville qui était amateur de plante rares : plusieurs espèces de conifères, des noyers d’Amérique et surtout un prodigieux tilleul qui avait six troncs partant de la base qui montaient haut en divergeant. Les extrémités des branches avaient touché terre et s’étaient marcottées tout à l’entour et réparties en masse compacte, formant une énorme voûte à l’ombre obscure. Au printemps, il était envahi d’abeilles qui y faisaient un bruit de ruche et fournissaient un très bon miel de tilleul, clair et parfumé[2][7].

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_ 17 Le tilleul du désert de Retz

L’environnement permet aux enfants de mener une vie très libre et très variée, grimpant aux arbres, allant en bateau sur les étangs, cultivant les îles dont ils avaient fait leur domaine, élevant des lapins, et faisant de longues promenades dans la forêt de Marly, d’où ils rapportent, suivant la saison, des morilles, du muguet, des mûres ou des châtaignes.

C’est dans ce paisible ermitage que Frédéric Passy et sa femme passeront une douzaine d’années, consacrées essentiellement à l’éducation de leurs enfants. Dès 1846, Frédéric Passy avait publié une brochure (de l’instruction secondaire en France, de ses défauts, de leurs causes et des moyens d’y remédier) où il réclamait des réformes profondes pour l’enseignement des sciences et des langues. Il met donc en pratique ses convictions pédagogiques, de sorte qu’aucun des enfants ne sera jamais été envoyé à l’école primaire. Ils sont instruits en partie par leurs parents eux-mêmes, en partie par des institutrices étrangères demeurant avec eux, et qui leur enseigent l’Anglais, l’Allemand et l’Italien, en partie par des professeurs qu’on fait venir à grands frais de Paris ou d’ailleurs. Pendant un certain temps, des enfants du village voisin d’Aigremont viendront même chaque jeudi au Désert recevoir un supplément d’instruction à celle que leur fournissait l’école primaire.

Une fois par semaine, la famille attelle un petit omnibus et va par la forêt chez les grands-parents à Versailles ; elle y passe la journée, les enfants prenant plusieurs leçons, et emportant des sujets de devoirs à faire pour les jours suivants.

Le dimanche, qu’il pleuve ou qu’il vente, la famille va très régulièrement à la messe à Aigremont ou à Chambourcy. Frédéric et Blanche Passy, sans être particulièrement dévots, sont attachés au côté moral de la religion et ne transigent pas avec « le devoir du dimanche ».

En dehors de l’éducation de ses enfants, Frédéric Passy s’adonne de plus en plus à l’étude, et aux travaux intellectuels. Quand il a un moment de loisir, il s’occupe du parc et du potager, mais moins qu’à Ézy. Il ne chasse pas, mais passe volontiers des heures à pêcher à la ligne. Toujours actif et sobre, il se lève de bonne heure, même quand il avait été obligé de se coucher tard ; coupe et monte son bois, travaille dans le parc, marche beaucoup. Sa nourriture est saine et variée, mais simple.

Malgré l’isolement du Désert, des visiteurs viennent parfois : les parents de Versailles avec leurs deux filles, d’autres parents, ou des amis. Tantôt c’est pour une simple visite ; tantôt pour un séjour plus prolongé ; car il y a beaucoup de logement à la tour et dans les dépendances. C’est ainsi que, par exemple, l’inspecteur général Félix Deltour, ancien condisciple de Frédéric Passy, vient passer des vacances entières au Désert, avec sa femme et ses deux enfants.

La colonie familiale de la rue Delabordère à Neuilly (1869-1912)

À l’automne de 1869, Frédéric Passy et sa famille cessent d’habiter le Désert. Cette fois encore, diverses raisons ont concouru pour amener le changement de résidence. Une invention malheureuse de Frédéric Passy, celle des chenets chauffeurs, avait causé de grosses pertes d’argent : il avait fallu liquider chevaux et voitures, réduire le personnel domestique.

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_ 18 Les Chenets Chauffeurs, une invention de 1866, source d’un échec financier

Dès lors l’habitation à la campagne devient difficile, et surtout il n’est plus possible de continuer sans changement le système d’éducation très dispendieux employé jusque-là ; en particulier pour les garçons qui commençaient à grandir. D’autre part, la fille ainée, Pauline Passy, avait épousé en avril 1869 Paul Deltour, le fils de l’inspecteur général Félix Deltour, son vieil ami. Paul étant employé de banque à Paris, il ne peut pas demeurer au Désert ou dans le voisinage, et la famille tient à rester groupée.

Frédéric Passy fait donc l’acquisition à Neuilly-sur-Seine, au 8 rue Delabordère, d’une assez grande propriété avec plusieurs habitations ; Passy prend pour lui la principale, les jeunes époux Deltour sont installés dans une maison plus petite ; une troisième est occupée par Pierre Sageret, le frère de Blanche, qui est alors veuf avec trois enfants.

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_ 19 La colonie familiale de la rue Delabordère. Frédéric Passy ainsi que la famille de Paul Deltour et Pauline Passy habitent au 8, la famille d’Ernest Gary et Marie-Adèle Passy au 6, la famille de Charles Mortet marié à Alix Passy habitera au 3, puis au 6. La famille de Louis Paulian est au 9 (Photo aérienne 1911 annotée par Nicolas Demassieux)

C’est le commencement d’une espèce de colonie familiale. Les époux Passy, ayant le sens des affections familiales extrêmement développé, s’organiseront pour garder leurs enfants autour d’eux : la plupart, à leur mariage, sont établis dans des maisons voisines de celle des parents, ou bien y reviendront un peu plus tard, soit pour un temps plus ou moins long, soit définitivement. La colonie familiale de Neuilly subsistera jusque dans les années 30. À un certain moment, elle comptera jusqu’à huit ménages et groupera presque toujours cinq, six ou sept ménages, au milieu desquels Frédéric Passy, en véritable patriarche, jouit d’une autorité purement morale, mais absolument incontestée.

Mon arrière-grand-mère Yvette Passy, orpheline élevée par Frédéric et Blanche Passy, a vécu rue Delabordère de 1898 à 1911, date de son mariage. Elle donne dans ses souvenir des éléments sur la vie quotidienne de la maison Passy [7] :

« Adèle Passy, une fille de Frédéric Passy devenue veuve d’Alfred Gary, a tenu la maison après 1900 et la mort de Blanche Passy, et habitait dans la grande maison avec ses quatre enfants. On entretenait des relations amicales avec les domestiques, qui étaient traités avec respect et considération. La vie était paisible et bien ordonnée, partagée entre les études et les rares divertissements qui étaient accordés, très peu mondains car ceux-ci n’étaient pas très en honneur dans notre famille.

L’éducation (la sienne et celle des autres petits-enfants de Frédéric Passy, qui vivaient rue Delabordère) était assurée par Adèle Passy et les leçons d’institutrices étrangères. Comme les enfants de Frédéric Passy, ses petits-enfants de la rue Delabordère n’ont donc jamais fréquenté d’écoles. Cette instruction à domicile, fut complétée plus tard par des maîtres plus qualifiés, notamment pour les sciences (le dernier en 1910, leur a même dit quelques mots des travaux d’Einstein, dont on commençait à peine à connaître les travaux). La musique et le dessin étaient enseignés aussi par des maîtres particuliers.

La cuisine était tenue par Marie qui appelait les enfants « pour lécher le chaudron » après la confection des confitures dans un immense chaudron en cuivre, où l’on cuisait quinze livres de fruits à la fois, fruits cultivés quelquefois au jardin mais le plus souvent commandés au marché de l’avenue de Neuilly. Il y avait une réserve où l’on gardait les provisions dans le froid donné par une petite fenêtre ; on y gardait aussi les restes de pain qu’on ne jetait jamais. Frédéric Passy avait un respect hérité du passé pour le pain (symbole du travail de l’homme). Le pain était utilisé au maximum de mille façons ingénieuses et les restes inutilisables pour la table servait à l’alimentation des volailles des deux poulaillers.

L’horaire journalier était bien réglé. A 8 heures, étude du piano ; à 9 heures, leçon en langue étrangère ; à 10 h 1/2 promenade avec une des institutrices, en parlant naturellement sa langue ; à 11 h 1/2, grand déjeuner. Avec les institutrices et la secrétaire de Frédéric Passy, cela faisait habituellement une grande tablée d’au moins douze à quinze personnes car il s’y ajoutait souvent des pensionnaires pris en charge par Frédéric Passy (des enfants dont on lui avait confié l’éducation, des étrangers qui avaient sollicité son attention ou qui l’aidaient dans son travail). Quelquefois, c’étaient des parents plus ou moins éloignés, de la banlieue ou de la province. On gardait volontiers à déjeuner les visiteurs venus dans la matinée ; la table était très ouverte. Au déjeuner du matin, on n’était pas servi par les domestiques et on mangeait sur le bois bien ciré. Pendant ce temps, le valet faisait le ménage de Frédéric Passy au deuxième étage : sa chambre, son immense bureau aux cinq fenêtres (trois vers le midi et deux à l’ouest) ; son cabinet de toilette et les corridors encombrés de livres et de revues.

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_ 20 Frédéric Passy, dans son grand bureau de la rue Delabordère (Source BnF)

Après un court répit passé au petit salon, on se dispersait selon les occupations de chacun. Les invités du déjeuner quittaient la maison, à part ceux qui restaient avec Frédéric Passy et remontaient à son étage pour travailler ou causer avec lui. Les jeunes prenaient alors un moment de liberté, au jardin s’il faisait beau, dans la salle de billard contiguë au grand salon s’il pleuvait qui leur nous livrée pour leurs jeux … parfois endiablés.

Quelquefois, la famille faisait une autre promenade au Bois de Boulogne pour aller à la « Grande Cascade », au « Pré Catelan » ou au Jardin d’Acclimatation, dont Frédéric Passy était actionnaire, ce qui leur donnait droit à deux cartes permanentes ou à 40 billets annuels. Plus tard, il y aura aussi les visites des Monuments de Paris et le grand événement de l’exposition universelle de 1900.

Après ce répit de l’après-midi, la ronde des leçons recommençaient, coupée par de courts instants de liberté : la musique (solfège, piano, plus tard violon), dessin, langues étrangères (italien, anglais, allemand) et quelques sorties comme les visites hebdomadaires au Louvre (musée) ou , le jeudi, à l’Oratoire dans la salle haute, où les jeunes suivaient des cours d’instruction religieuse protestante,

Vers 6 h 1/2 du soir sonnait la cloche du dîner (on la sonnait aussi le matin une demi-heure avant les repas pour avertir la maison qu’il fallait se préparer et quitter ses occupations). On exigeait de tous une grande exactitude. Le grand rassemblement du dîner était beaucoup plus solennel que le déjeuner du matin. Il était servi sur une nappe blanche par le domestique qui faisait le tour de la table pour présenter les plats. Le repas était très « bourgeois », c’est-à-dire très classique : potage, viande ou poisson accompagné de légumes, salades, fromages, entremets sucrés, compotes ou fruits. Pas de café le soir. On buvait, au petit salon qu’on occupait après le dîner, une infusion de tilleul. Là, on s’occupait selon ses goûts : lecture, jeux de dames ou d’échecs, tricot ou objet à l’aiguille, jeux de cartes.

La maison était très vivante : Il y avait un tennis du jardin, entretenu par les garçons et parfois par les filles. En hiver, quand il gelait, il était arrosé le soir pour permettre le patinage à glace. Parfois, les enfants invitaient leurs amis pour un après-midi dansant ; deux tantes Passy se mettaient alors au piano et jouaient à quatre mains la musique des valses ou des quadrilles, ou d’autres danses : la mazurka ou le pas des patineurs, le Boston qui commençait tout juste à être pratiqué.

Frédéric Passy recevait des invitations pour les bals de l’Elysée, ou des réceptions de la Société d’Économie Politique : il y emmenait ses petits-enfants à tour de rôle. Yvette Passy se souvient « A l’arrivée à l’Élysée, on montait une volée de marches en haut desquelles se tenait le Président Fallières. Il fallait le saluer par une grande révérence que nous avions étudiée d’avance ».

Frédéric Passy demeurera à Neuilly jusqu’à sa mort en 1912.

Intellectuel et enseignant

Après sa période d’intérêt pour la physique, Frédéric Passy se passionne pour l’économie politique, inspiré par les travaux de son oncle Hippolyte Passy. Au cours d’une course de montagne, en 1852, il fait la connaissance de Prosper Paillotet, l’ami et l’éditeur de Frédéric Bastiat[3], le penseur libéral qu’il admirait beaucoup et sur lequel il publiera en 1866 une Notice biographique sur Frédéric Bastiat. À Ézy, puis au désert de Retz, il continue à étudier et à produire de nombreux ouvrages et articles.

Un premier article portant sur la question des brevets est envoyé d’Ézy en 1854 à Michel Chevalier et publié dans le Journal des Économistes. Ce premier article lui ouvre les colonnes de cette revue dans laquelle il publia plus de 60 articles en 46 ans, le dernier étant publié en 1900.

Frédéric Passy fréquente alors les principaux représentants de la science économique. Vers 1856, un groupe d’habitants de Montpellier demande l’autorisation de faire faire dans cette ville un cours libre d’économie politique. Il faut toutefois se battre contre l’administration de l’Empire, et attendre la fameuse lettre de l’Empereur du 5 janvier 1860, inaugurant un régime plus libéral, pour obtenir l’autorisation de faire ce cours qui débute en décembre 1860. Le cours de Montpellier a un réel succès et ses Leçons d’Économie Politique sont publiées en 1861.

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_ 21 Couverture des Leçons d’Économie Politique de Montpellier par Frédéric Passy

Et depuis ce moment et jusqu’à la chute de l’Empire, Frédéric Passy peut jouir d’une liberté de parole entière – phénomène bien rare et probablement unique à cette époque. Il la doit sans doute en partie à une très grande modération de formes, qui lui était habituelle même quand il exprime les idées les plus hardies.

En 1861, Frédéric Passy est appelé à Bordeaux par la Société philomatique. Il y fait deux cours d’hiver et restera ami avec plusieurs personnalités locales : Jean-Baptiste Lescarret, Armand Lalande, Mare Maurel… Le cours se termina le 10 avril 1862, par un magnifique banquet, dans la salle Franklin, auquel assistent toutes les notabilités de la ville.

Après Bordeaux, c’est Nice qui l’appele pendant deux hivers, de 1863 à 1865. Autour de lui se groupent d’autres professeurs, dont la réunion constitue, devant le public international de la Côte d’Azur, une petite Faculté libre d’enseignement supérieur. Ce cours esr publié quelques années plus tard (Une exhumation : un cours libre sous l’Empire, 1863-1865).

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_ 22 Frédéric Passy, photographié à Nice en 1864 (Source Musée de la Photographie Charles Nègre

A Montpellier, à Bordeaux, à Nice, Frédéric Passy a emmené sa famille, leur permettant ainsi de profiter d’hivers dans le Midi. Répondant à de nombreux appels venus de toutes les parties de la France, il fait aussi de nombreuses conférences un peu partout et est constamment en voyage. Souvent il rentre tard dans la nuit ; mais ce n’est qu’exceptionnellement qu’il se fait chercher en voiture à Saint-Germain : généralement il fait à pied ces 7 kilomètres, dont une partie sur une route assez mal famée (la route de 40 sous), à tel point qu’il se déplaçe armé.

Plus tard, et à diverses reprises, Frédéric continuera à donner des cours : il professera 14 ans à l’Ecole des Hautes Etudes Commerciales, une dizaine d’années au Collège Chaptal ; il introduit l’enseignement économique dans les écoles normales primaires de Versailles, où il a enseigne lui-même jusqu’à l’âge de 81 ans ; il l’a fait introduire dans un grand nombre d’autres.

Des convictions progressistes, libérales et humanistes

La doctrine qu’il propage avec tant d’ardeur, c’est l’économie politique dite parfois orthodoxe, la doctrine du « Laissez-faire, laissez-passer », ou, comme il l’appelle d’un nom plus aimable, « L’École de la liberté ». Le libéralisme de Frédéric Passy n’est pas le système dur et sec que quelques-uns propageront sous le même nom, et qui sera même amplifié avec l’ultra-libéralisme. C’esr une doctrine largement humaine et généreuse (voir son article de 1859, L’art de laisser faire, ou la véritable définition du gouvernement).

Sa vision économique repose en partie par une admiration pour le progrès matériel (voir son ouvrage de 1866 Les Machines et leur influence sur le développement de l’humanité), mais elle est animée d’un vigoureux souffle de liberté. En 1900, à l’occasion du passage au XXème siècle, il dresse un bilan de la révolution industrielle, dans L’Héritage du XIXe siècle, qui sera son dernier article pour le Journal des Économistes.

Frédéric Passy se dresse avec énergie contre tous les monopoles (sans s’apercevoir que la concurrence illimitée peut aboutir à des monopoles de fait), contre tous les privilèges, contre toutes les tyrannies. Il combat le socialisme qui lui parait funeste pour l’esprit d’initiative et pour la liberté individuelle. Il prêche la morale de l’intérêt ; mais en cherchant toujours à prouver que l’intérêt bien entendu de chacun concorde avec l’intérêt général et avec la justice.

Il s’élève contre toute forme d’asservissement, et dénonçe l’antisémitisme (voir son article de 1899 La vraie solution de la question juive) et l’esclavage (voir son article de 1855 De l’influence morale et matérielle de la contrainte et de la liberté ou de la responsabilité individuelle).

Il ne suffit pas à l’humanité que la vie et la santé de l’esclave soient ménagées, car des animaux pourraient en obtenir autant. L’humanité veut que l’on n’oublie pas que l’homme a une intelligence, un cœur, une âme. L’esclavage est fondé sur l’oubli de tout cela.

Frédéric Passy, De l’influence morale et matérielle de la contrainte et de la liberté ou de la responsabilité individuelle, 1855

Il militepour que le système éducatif, alors dominé par les lettres classiques, fasse plus de place aux savoirs techniques et pratiques (voir son article de 1874 Une université industrielle et agricole). Il s’engage pour l’éducation populaire, par ses écrits (voir par exemple l’article de 1866 Des meilleurs moyens de propager l’instruction), en donnant de très nombreuses conférences dans des universités populaire ou des cours d’adultes (voir L’éducation mutuelle, conférence faite à Neuilly-sur-Seine ou il inaugure un cours d’adultes).

Féministe de la première heure, il combat pour la condition féminine (voir son Compte rendu sur La maternité, école d’accouchement en 1862, ou son discours sur le travail des enfants, des filles mineures et des femmes dans les établissements industriels en 1888), et pour l’éducation des femmes (voir l’article de 1870 Utilité de l’enseignement des notions de la science économique aux jeunes filles). Dans ses livres Les causeries du grand-père, il met en scène les leçons d’économie politique qu’il donnait à ses petites-filles. Et en 1907, il ose aborder les enjeux des relations dans le couple, y compris sur le sujet de la sexualité, dans ses ouvrages Entre mère et fille, et Pour les jeunes gens : avertissements et conseils.

Évolution vers le protestantisme

Frédéric et Blanche Passy, dont les familles sont catholiques, n’apprécient pas la montée du cléricalisme ultramontain. Quand est proclamé en 1870 le dogme de l’infaillibilité papale, ils commencent à se demander s’ils peuvent en bonne consciencieuse rester membres de cette Église, et surtout lui confier l’éducation religieuse de leurs enfants.

La propagande pacifique avait mis Frédéric Passy en rapport avec des représentants de diverses communautés protestantes : le pasteur libéral Joseph Martin-Paschoud, le congrégationaliste Henry Richard, plusieurs quakers éminents d’Angleterre. Sa femme Blanche, d’autre part, est très liée avec une Suissesse protestante, Mlle Claire Auber[4]. À l’automne de 1872, la famille commençe à fréquenter soit le culte dirigé par le pasteur Rives à Neuilly, soit la salle Saint-André, centre parisien du protestantisme libéral.

C’est un bel acte d’indépendance morale et de courage civique, qui n’est pa sans leur attirer pas mal de désagréments, dans un temps de tensions entre catholiques et protestants. Frédéric Passy ne fera cependant jamais fait acte d’adhésion officielle au protestantisme, en raison de son aversion profonde à l’égard de toute espèce d’embrigadement — aversion que nous retrouverons dans sa carrière politique.

Il est spiritualiste, attaché aux doctrines qui constituent la religion : l’existence de Dieu, l’immortalité, une juste rétribution future des actes accomplis ici-bas. Sa raison toutefois ne donne pas une adhésion sans réserve à ces doctrines qu’il aime. Il les considère plutôt comme une hypothèse : une hypothèse plausible, vraisemblable même, consolante d’ailleurs, et surtout bienfaisante — mais non pas une certitude.

« De deux choses l’une », dit-il parfois : « ou bien nous sommes des créatures de hasard, et alors nous devons tirer le meilleur parti de la vie présente, pour nous et pour les autres ; ou bien il y a un Être suprême auquel nous devrons rendre compte, et alors c’est en faisant le bien que nous le servirons le mieux ». Peu de jours avant sa mort, il dit encore : « Dieu, s’il existe, ne me condamnera pas sans miséricorde ».

Pacifiste

Frédéric Passy, et c’est certainement la source la plus importante de sa notoriété, luttera toute sa vie contre la guerre. Il a lui-même fait le récit des origines de son engagement dans son volume intitulé « Pour la paix ».

Dans son enfance et dans sa jeunesse, Frédéric Passy, comme tant d’autres, aurait facilement été entraîné vers le militarisme, entendant toujours parler de Napoléon et de ses campagnes auxquelles avaient pris part son père, ses oncles, leurs cousins, et surtout son grand-oncle le comte d’Aure. De bonne heure cependant il commence à voir le revers de la médaille. Chez le comte d’Aure lui-même, où il entend parler les survivants de l’Egypte et de Saint-Domingue, il est amené à voir ce qu’il y a de terrible et de ruineux dans les plus belles épopées militaires, à plus forte raison dans les défaites. Plus tard, ses réflexions sur la résistance héroïque des Arabes et des Kabyles à la conquête de l’Algérie, l’amènent à remettre en question la vision des Européens qui veulent imposer leur civilisation avec la servitude.

Déjà, dans son travail sur l’instruction secondaire, écrit en 1844, il se demande si on n’arriverait pas un jour à enchainer la guerre. Peu à peu ses idées se précisent. Il suit, dans les discours de Daniel O’Connell, les péripéties de l’agitation irlandaise non-violente pour la liberté ; il s’intéresse aux travaux de la Commission anti-esclavagiste nommée en 1840 et présidée par Victor de Broglie (en 1837, son oncle Hypolithe Passy avait fait inscrire au programme des débats de la Chambre des députés la question de l’abolition de l’esclavage, mais la loi ne sera finalement promulguée qu’un 1848).

Il apprend à connaître Richard Cobden, John Bright et les libre-échangistes anglais, et Elihu Burritt, le « savant forgeron Américain », propagateur de la théorie des trois-huit (huit heures de travail, huit heures de loisir, huit heures de repos) dont il est dès lors un chaud partisan. Ses convictions pacifiques continuent à s’affermir. Dans son esprit, elles forment un tout, non seulement avec ses principes humanitaires généraux, mais avec sa doctrine économique. Frédéric Passy dit lui-même : « La liberté individuelle, le caractère sacré de la vie humaine, l’inviolabilité de la conscience, le respect du travail, de la propriété et de l’échange, devenaient pour moi des dogmes. »

Mais ce n’est qu’en 1867 qu’il sera consacré Apôtre de la Paix. A cette époque, la guerre est sur le point d’éclater entre la France et la Prusse, à propos du Luxembourg. De part et d’autre les esprits sont très surexcités, nul ou à peu près n’ose plus espérer une solution pacifique. Alors se produit un fait extraordinaire. Par coïncidences, trois hommes, sans s’être donné le mot — l’industriel Gustave d’Eichtal, le pasteur Martin-Paschoud, et Frédéric Passy — écrivent le même jour au journal le Temps, trois lettres qui parurent le 26 avril[5]. C’est comme une étincelle sur une trainée de poudre. La presse, en France, en Allemagne, ailleurs, reproduit les trois lettres avec des commentaires favorables ; des manifestations pacifiques ont lieu des deux côtés du Rhin. Le Gouvernement anglais, présidé par le grand Gladstone, offre ses bons offices ; une conférence est convoquée à Londres, et l’affaire est arrangée par la neutralisation du Luxembourg et la démolition de ses fortifications. La guerre est alors évitée — à ce moment.

A la suite de ces événements, Frédéric Passy reçoit une quantité de lettres de pacifistes de tous les pays : tous lui disent : « Passy, vous venez d’empêcher une guerre ; il faut empêcher la guerre. » Et bientôt, la Ligue internationale et permanente de la Paix est fondée ; Passy en est le secrétaire général.

En 1868, il peut faire organiser à Paris un Congrès de la Paix, auquel prend part Henry Richard, qui prononce un discours produisant une grande impression. En mai 1870, Frédéric Passy se rend à Londres pour prendre part à l’assemblée de la Peace Society. La propagande des amis de la Paix, n’empêchera pas la guerre d’éclater en juillet 1870. Frédéric Passy est alors avec sa famille aux bains de mer de Pornic. Lui et quelques autres font encore un effort pour conjurer la catastrophe ; Frédéric Passy écrit même une lettre au roi de Prusse « Arrêtez-vous », mais la Ligue internationale et permanente de la Paix ne peut empêcher la guerre de 1870.

La reconstitution d’une ligue internationale n’est alors plus possible, et on se limite donc, au début de 1872, à établir une Société française des Amis de la Paix, qui publie, sous le titre Revanche ou Relèvement, un manifeste affirmant nettement le droit de tous les peuples à disposer d’eux-mêmes, et préconisant l’arbitrage comme devant être substitué à la guerre comme moyen de régler les différents internationaux. Pour mettre encore mieux en lumière ces principes, la Société française des Amis de la Paix changera ultérieurement de nom et deviendra la Société française pour l’arbitrage entre Nations.

A partir de ce moment, la propagande pacifique absorbe une grande partie de l’énergie de Frédéric Passy. En 1878, il se rend avec plusieurs autres au Congrès de Berlin. La même année, à l’occasion de l’Exposition, on peut enfin réunir à Paris le premier Congrès universel de la Paix. En 1889 seulement il est possible d’en réunir un autre, à l’occasion de l’Exposition universelle. Il est organisé par Frédéric Passy, Charles Lemonnier et Hodgson Pratt, et solennellement ouvert dans un des bâtiments de l’Exposition. A partir de ce moment, les Congrès unviersels pour la paix se succédent régulièrement ; en 1890, à Londres ; en 1891, à Rome ; en 1892, à Berne, et ainsi de suite. Frédéric Passy les suit tous ou à peu près. Le dernier Congrès auquel il assista, âgé de 85 ans, fut celui de Munich en 1907.

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Frédéric Passy (assis au centre), au congrès mondial de la paix à Hambourg, 1897
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Frédéric Passy (debout à droite centre), au congrès mondial de la paix à Glasgow, 1901
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Frédéric Passy (assis au centre), au congrès mondial de la paix à Milan, Septembre 1906
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_ 23 Frédéric Passy (quatrième à gauche), Ludwig Quidde et Bertha von Suttner à sa gauche au congrès mondial de la paix à Munich Septembre 1907 (Source Wikipedia)

Frédéric Passy et ses amis ne sont pas des pacifistes absolus. Ils reconnaissent qu’il y a des questions internationales qu’il faut absolument résoudre ; et admettent que pour certaines d’entre elles, s’il n’y a pas d’autre moyen, mieux vaut encore recourir à la guerre que de les laisser fermenter indéfiniment. Mais ils affirment que la guerre est justement le plus triste moyen de résolution qu’on puisse imaginer ; non pas seulement parce qu’elle est barbare et ruineuse, mais encore et surtout parce qu’il y a une chance sur deux, ou à peu près, pour que la solution qu’elle apporte soit contraire à la justice. Frédéric Passy pense que l’arbitrage international, sans être un procédé infaillible, présente de sérieuses garanties de solution équitable (voir son discours de 1878 L’Arbitrage international).

Homme politique indépendant et membre de sociétés savantes

Frédéric Passy, pendant longtemps, s’intéresse peu à la politique proprement dite, et ne prend pas nettement parti pour une forme quelconque de gouvernement. Mais, ayant oujours été adversaire déclaré du régime impérial, il salue avec joie, le 4 septembre 1870, la chute de l’Empire et la proclamation de la République. Il reconnait bien vite que la République et, en même temps que le régime le plus rationnel théoriquement, le seul gouvernement applicable à la France après la guerre de 1870. Ces convictions, qu’encouragent le républicanisme plus ancien de son épouse, ne font que se fortifier et se préciser ; d’ailleurs elles s’harmonisent parfaitement avec le libéralisme économique auquel il est si fermement attaché ; et la conduite peu reluisante des princes d’Orléans achève de dissiper ce qui aurait pu lui rester d’attachement pour la famille royale qu’avaient servie quelques-uns des siens. Il est dès lors nettement républicain ; républicain libéral et modéré, à tendances fédéralistes.

C’est au Conseil Général de Seine-et-Oise qu’il se présente d’abord en 1874. Il ne cessera pas d’être réélu pendant 24 ans, presque sans opposition ; et lorsqu’en 1898 il croit devoir prendre sa retraite, il est escorté par les regrets unanimes de ses collègues et de ses électeurs.

Sept ans plus tard, en 1881, le Comité républicain du 8ème arrondissement de Paris demande à Frédéric Passy de se porter candidat à la députation dans leur circonscription. La lutte est vive contre un candidat bonapartiste, et Frédéric Passy l’emporte au deuxième tour. Il est réélu en 1885 mais battu quatre ans après, en 1889, à la suite du boulangisme, et ne rentrera plus au Parlement.

À la Chambre des députés, Frédéric Passy est toujours resté absolument indépendant à l’égard des partis, refusant de s’inscrire à aucun groupe, et votant, suivant ses convictions, avec la gauche, le centre ou la droite, l’extrême-gauche même ou l’extrême-droite ; se faisant traiter tantôt de clérical et tantôt de révolutionnaire, mais arrivant en somme à se faire respecter dans tous les partis.

Le plus clair de l’activité parlementaire de Frédéric Passy est naturellement au service de la Paix. En dehors de cette question primordiale, il intervient surtout dans les questions économiques, et en particulier pour défendre le libre-échange ; mais prend aussi part à un grand nombre d’autres discussions : un discours en faveur de la crémation (Conférence sur la crémation, 1895), un autre contre le projet portant expulsion des membres d’anciennes familles royales ; un vif débat au sujet des syndicats professionnels ; et un combat incessant contre les expéditions coloniales, dont celle du Tonkin

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_ 24 Prise de position de Frédéric Passy contre l’expédition au Tonkin, La Presse, 20 avril 188

Le 22 décembre 1885, il prononce un discours à l’assemblé dont voici un extrait :

… Comment ! voilà des peuples que vous voulez bien ne plus appeler des races inférieures, – il n’y a pas longtemps qu’on a consenti à ne plus les appeler ainsi, — mais que vous appelez au moins des tard-venus de la civilisation, des cadets dont d’autres sont les aînés et auxquels ces aînés doivent tendre la main pour leur apporter la richesse et la science. Et ces dons du travail et de la paix, c’est le fer à la main que vous les présentez, que vous les imposez ! C’est dans la flamme et le sang que vous faites éclater à leurs yeux votre supériorité ! Et alors que vous protestez si hautement et si énergiquement, au nom de votre cour de Français et d’Alsacien, contre les crimes et les fautes de la conquête en Europe ; alors que vous ne reconnaissez en Europe à aucune puissance le droit d’enlever à une autre un seul lambeau de son territoire, c’est-à-dire de sa chair nationale… (Vifs applaudissements à l’extrême-gauche et à droite), vous prétendez non seulement avoir le droit mais le devoir, de dominer, d’asservir, d’exploiter d’autres peuples, qui sont peut-être moins avancés que nous dans la civilisation, mais qui n’en ont pas moins leur personnalité, leur nationalité comme nous, et n’en sont pas moins attachés à leur indépendance et à celle de leur sol natal. Ils sont pauvres, dites-vous, et ils sont faibles. Il y a des régions sauvages, en effet, misérables, ignorantes, où l’homme vit encore caché dans des tanières, comme un demi-animal (ou comme les paysans nos pères du bon vieux temps et du grand siècle, Monseigneur), mais où, tout sauvage et barbare qu’il soit, il ne tient pas moins à sa patrie que nous à la notre ; où comme nous, — peut-être plus que nous, car il n’a que cela, — il est jaloux de sa liberté. »

Extrait du discours de Frédéric Passy à l’assemblée, 22 décembre 1885

En 1877, il est été élu membre de l’Académie des Sciences morales et politiques et, en 1881, il est élu président de l’Association française pour l’Avancement des Sciences. Le discours qu’il prononçe en cette qualité à Rouen en 1883 (Un coup d’œil sur l’histoire de l’économie politique) est un des morceaux auxquels il attachera le plus d’importance. Il participe à de nombreux congrès de l’Association française pour l’Avancement des Sciences (Clermont 1876, Sète 1879, Montpellier 1880, Algérie 1881, La Rochelle 1882, Rouen 1883,…)

Lors de celui de Clermont en 1876, il participe à l’inauguration de l’observatoire météorologique du Puy de Dôme (voir [3], L’association française pour l’avancement des sciences).

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_ 25 Inauguration de l’observatoire du Puy de Dôme, 22 août 1876
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_ 26 l’observatoire du Puy de Dôme

Dernières années

La veillesse Frédéric Passy et sa femme est souvent assombrie, et le patriarche a pu s’écrier tristement,

« Nous sommes comme les vieux arbres, qui doivent être dépouillés avant de tomber eux-mêmes ».

Frédéric Passy

En effet, les dernières années du 19° siècle sont particulièrement dures pour Frédéric Passy. En 1893 sa plus jeune fille, Jeanne, meurt à Pau de la tuberculose, laissant sa fille Simone Farjasse en bas âge. En 1895, leur belle-fille, Marguerite Trocquemé est emportée à la suite d’un accouchement, et son fils Éric Passy décède quelques mois plus tard des suites de la coqueluche. Peu de temps après, son plus jeune fils, le linguiste Jean Passy (voir sa biographie), est à son tour atteint par la tuberculose, peut-être contractée auprès du lit de sa sœur ; il succombe à son tour au printemps de 1898. Sept mois plus tard, à l’automne de la même année, un autre fils, le chimiste et psychologue Jacques Passy (voir sa biographie), était subitement emporté par la fièvre typhoïde. Durement touché, Frédéric Passy écrit un poème « en sept mois » qui est reproduit ici.

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_ 27 Première page autographe du poème « En Sept Mois ! » de Frédéric Passy
En Sept Mois !
________________

Jean Lausanne Avril 1898 – Jacques Grasse Novembre 1898
________________

C’est trop vraiment : c’est trop ! Sommes-nous donc maudits pour nous voir, en sept mois, ravir ainsi deux fils ?

Au printemps, à l’heure où la terre se réveille,
Où de l’avril en fleurs resplendit la merveille,
Où tout rit, où tout chante, où tout croit au bonheur,
C’était Jean qui partait ! Maintenant c’est l’automne ;
Sous le souffle du nord, l’arbre se découronne,
La terre est sans parure et le ciel sans couleur
Et c’est Jacques, à son tour qui nous quitte et qui donne
A nos vieux cœurs brisés un regain de douleur.

Jean, le doux énergique, après un long martyr,
Calvaire âpre et saignant pendant trois ans gravi,
A l’exemple du Christ jusqu’à la mort suivi,
Aux suprêmes douleurs sachant encor sourire,
Plaignant et bénissant ceux qu’on devrait maudire,
Et dans un dernier cri d’amour fondant son cœur,
S’est éteint lentement, comme s’éteint la fleur
Qui sur un sol sans eau voit sa sève tarie.

Jacques, plein d’ardeur et d’entrain et de vie,
Doué pour tous les arts, prêt pour tous les combats,
Armé pour la justice, armé pour la science,
Tendre et bon sans faiblesse et fier sans arrogance,
Donnant tous les espoirs, et ne les trompant pas,
Par la force imposant, plus puissant par la grâce
De ce charme secret qu’aucun don ne surpasse,
S’intéressant à tout, à tout réussissant,
Devant tous le front haut, marchant allègrement,
Tout lui semblait promis, tout lui semblait facile,
Portes et bras, pour lui ne savaient que s’ouvrir,
Quelques jours ont suffi pour rendre tout stérile !
Le grand chêne est fauché comme l’arbre inutile.
Et de tout ce passé, de tout cet avenir,
De tant de beaux projets faits à s’épanouir,
Il ne nous reste plus que le vain souvenir !

Chers enfants, qu’avant nous a réunis la tombe,
Sous de tels coups, hélas ! Toute force succombe !
Si la mort cependant n’est qu’une ombre d’un jour,
S’il est vrai qu’au-delà de ce cruel séjour,
Il est un autre monde où subsiste l’amour,
Où le triste orphelin retrouve une famille,
Le mari sa compagne, et la mère sa fille,
Où règne la justice avec la vérité,
Et que l’affreux trépas n’a jamais visité,
Et si dans ces hauts lieux vous pouvez nous entendre,
Ah ! de notre vieillesse, enfants, prenez pitié !
Qu’un effluve secret, par vos cœurs envoyé,
Dans la nuit de nos cœurs porte un peu de lumière,
Et que, sur nos petits, Lui-même apitoyé,
Le seigneur, écoutant leur neuve prière, 
A ces doux chérubins laisse encore votre mère !

On a vu précédemment que sa petite-fille Yvette Passy, devenue orpheline, est alors élevée par Frédéric et Blanche Passy, ce qui nous vaut une très belle et probablement l’une des dernières photos de son épouse Banche. En 1900, après 52 ans de mariage, la compagne dévouée de sa vie et de son travail, est enlevée subitement par une embolie, à l’âge de 73 ans.

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_ 28 Blanche Passy épouse de Frédéric Passy avec ses petites filles Yvette Passy (à gauche), Simone Farjasse, et Marthe Gary, vers 1898 (photo de famille)
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_ 29 Frédéric Passy au travail, à 80 ans

En 1899 survient une autre épreuve : à la suite de l’échec d’une opération des yeux, il perd l’usage de son œil droit, et ne garde que peu de vision de son œil gauche, lui permettant encore de se conduire à peu près, mais non pas de lire ou de faire aucun travail tant soit peu minutieux. Pour un homme aussi actif, c’est un handicap difficile (vopir [3], Ma cécité).

En 1901, le premier prix Nobel de la Paix lui est attribué. Il ne pourra pas voyager pour le recevoir, mais un banquet en son honneur est donné le 12 janvier 1902 au palais d’Orsay.

En 1902, entouré par sa famille, il fête ses 80 ans dans sa maison de Neuilly.

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_ 30 Frédéric Passy devant la maison du 8 rue Delabordère, entouré de sa famille pour l’anniversaire de ses 80 ans, en 1902 (photo familiale)

Il compose, à cette occasion, quelques vers qui reflètent son état d’esprit alliant bonheur de vivre, optimisme, et douleur d’avoir perdu une partie des siens.

QUATRE-VINGTS ANS
Oui, j'ai quatre-vingts ans ; et pourtant j'aime encore 
Tout ce qu'aux beaux lointains de mes vingt ans j'aimais.
J'aime la clarté douce et pure de l'aurore, 
La sereine splendeur dont le couchant se dore, 
Le tumulte des flots, le calme des forêts, 
Et près des noirs sapins les neiges des sommets.
J'aime tout ce qui sert, ce qui charme ou décore ; 
La science à la vie arrachant ses secrets, 
Les marbres immortels, le chant qui s'évapore, 
La bonté pitoyable au malheur qui l'implore, Et la grâce doublant la valeur des bienfaits...
J'aime la belle prose et la rime sonore, 
L'éloquence importune aux pouvoirs inquiets, 
Du vice et de l'erreur poursuivant le procès, 
Et, dans les cours ardents qu’un beau zèle dévore, 
La foi que les revers ne rebutent jamais.
J'aime les jeunes fronts qu'une rougeur colore, 
Sur qui de leurs aînés descendent les souhaits ; 
Et j'aime les vieux fronts inclinés sous le faix 
De leur noble passé que le présent honore.
J'aime les grands espoirs et les vastes projets, 
Les modestes efforts et les humbles succès. 
J'aime tous les progrès que notre âge élabore. 
Je hais l'obscurité complice des forfaits, L'intolérance impie et ses lâches excès ; 
J'aime la liberté, la justice et la paix.
Oui, j'ai quatre-vingts ans, et le temps, qui m'emporte, 
Sur mes yeux presque éteints fait descendre la nuit. 
Mon foyer est en proie au deuil qui me poursuit. 
Toute flamme en mon sein cependant n'est pas morte. 
Je suis debout encore, et je veux, sans fléchir, 
Jusqu'au dernier instant, penser, sentir, agir. 
Je veux goûter les biens que me laisse ou m'apporte 
Mon court reste de jours, et par le souvenir : 
Ressusciter en moi, douce et triste cohorte, 
Tous ceux qu'avant le temps je me suis vu ravir : 
Vous, petits pour lesquels à peine ouvrit sa porte 
La vie, en vos berceaux si prompte à vous trahir, 
Pauvres fleurs échappant à la main qui les porte, 
Qu’un matin voit éclore, un matin voit flétrir. 
Et vous, grands, qu'attendait un si bel avenir, 
Fruits exquis: que l'été commençait à mûrir, 
Cortège dont chacun nous enviait l’escorte,

Honneur de nos vieux ans qu'il devait rajeunir : 
Jeanne, Jean, Jacque ; et toi, si meurtrie et si forte, 
Vaillance que jamais tâche ne vit faiblir, 
Sagesse que jamais erreur ne fit faillir, 
Amour, bonté, raison, vertu qui réconforte, 
Sainte incarnation du devoir à remplir, 
O ma femme, ô ma sœur, ô ma fille, ô ma mère, 
Mon tout, âme à la fois indulgente et sévère, 
Mon inspiration, mon soutien, ma lumière !
Oui, j'ai quatre-vingts ans ; on le conteste en vain. 
Notre marche, il est vrai, se poursuit dans le doute ; 
Mon il n'aperçoit pas le terme de ma route ; 
Mais ce terme est marqué ; je l'atteindrai demain. 
Demain je franchirai la passe qu'on redoute, 
Et dans l'éternité j'entrerai sans retour.
Qu'y vais-je rencontrer : crainte, joie ou souffrance, 
Châtiment de mes torts, pardon ou récompense ? 
Le néant m'attend-il, ou, changeant de séjour, 
Vais-je aller saluer l'aube d'un nouveau jour ? 
Votre vue à jamais m'a-t-elle été ravie ; 
Revivrai-je avec vous une meilleure vie, 
Chers absents ! Dieu le sait ; je m'incline et j'attends. 
Mais je prie et j'espère. O Sagesse infinie, 
Pourrais-tu bien tromper ces espoirs confiants ? 
O Père, dans ton sein réunis tes enfants.

            Frédéric Passy (20 mai 1902)

Frédéric Passy continue à travailler, autant que le permet l’état de sa vue et l’affaiblissement graduel de ses forces. Il enseigne jusqu’en 1903 ; il prend part à des Congrès jusqu’en 1907 ; il fait des conférences jusqu’en 1911. Ne pouvant plus écrire lui-même — si ce n’est un petit peu avec une machine — il dicte, secondé par une secrétaire intelligente et dévouée, Mlle Amelot. Pendant les premières années du XXème siècle, il continue de produire de nombreux articles, notamment dans la revue la Paix par le Droit, et publie plusieurs ouvrages. Il se délasse parfois en faisant des vers, dont il publiera une partie dans le recueil Feuilles éparses : 1840-1904.

Pendant l’été de 1908, Frédéric Passy fait un dernier voyage : il retourne voir ces Pyrénées qu’il avait tant aimées, emmenant quatre de ses petites-filles. On visite Pau, Lourdes, Luz-Saint-Sauveur, la cascade et le cirque de Gavarnie, la gorge des Eaux-Chaudes, le plateau de Bious-Artigue (voir [3], À la grotte des Eaux–Chaudes).

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_ 31 Grotte des Eaux-Chaudes (J. Jourdan Lith. de Engelmann)

Quelques années plus tard, des amis projettent d’offrir à Frédéric Passy un banquet pour son 90ème anniversaire (20 mai 1912). Le sculpteur Maurice Favre réalisa à cette occasion un buste. Il est très touché de leur pensée, et se fait une fête d’y assister, mais sa faiblesse croissante le prive de cette joie.

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_ 32 Invitation de la Société d’Economie Politique pour les 90 ans de Frédéric Passy
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_ 33 Buste de Frédéric Passy, par le sculpteur Maurice Favre

En effet, il décline rapidement, sans être atteint d’aucun mal bien caractérisé : l’organisme est complètement usé. Lui-même s’en rend parfaitement compte, et il voit venir la mort d’un œil tranquille. Il s’alite peu après son anniversaire, et ne se relèvera plus, s’éteignant tout doucement le 12 juin.

Frédéric Passy n’a donc pas vu, ni même pu prévoir, l’effroyable tourmente de 1914 qui, semblant anéantir l’engagement de toute une vie, l’aurait désespérée. A la sortie de la guerre, le patriotisme et le militarisme étaient revenus en force, et le prix Nobel de la paix reçu par Frédéric Passy fut rapidement oublié, ce qui explique, avec son souhait permanent de ne pas se mettre en avant, la relative méconnaissance dont il souffre en France.

Et pourtant son idéal de paix germait tout doucement… Quelques années plus tard, la Société des Nations fut créée, puis l’ONU.

Ses quatre fils poursuivirent, eux aussi des carrières aussi variées qu’originales.

Sources utilisées

[1] J. Lagny, « Un conseiller général de Saint-Germain, premier prix Nobel de la Paix, Frédéric Passy (1822-1912) », Histoire et Archéologie dans les Yvelines (supplément à Connaitre les Yvelines), no 4, 1979.

[2] J.-F. Martin, « Paul Passy, socialiste chrétien et phonéticien », L’espoir du Monde, Bulletin des socialistes chrétiens, no 128, oct. 2006.

[3] F. Passy, « Souvenirs d’un nonagénaire ». 1912.

[4] J. Lagny, « Documents relatifs à la Famille Passy – Fond Régnier (Archives Départementales de l’Eure) ». Source Familiale.

[5] J.-M. Saint-Girons et E. Jayet, La descendance d’Antoine d’Aure et d’Adélaïde de Wilkinghoff. Glyphe, 2012.

[6] P. Passy, Un apôtre de la paix – La vie de Frédéric Passy racontée par son fil Paul Passy. 1927.

[7] Y. Demassieux, « Souvenirs de ma vie et des miens ». 1989.

References

References
1 Louis-François Passy, le grand-père de Frédéric Passy, a acquis le 19 fructidor an II (5 septembre 1794) « bâtiments, cour et jardin, y compris l’emplacement d’une Église alors en démolition, le tout ci-devant possédé par les Récollets, moyennant 22059 livres ». Il s’agit de l’ancien couvent des Récollets, crée par la duchesse d’Orléans-Longeville en 1610. La propriété est située au 7 de l’actuelle rue des Fontaines, anciennement nommée « rue des ci-devant Recollet ». Il envisage de la vendre vers 1802, mais fini par l’étendre en achetant la ferme de l’ancien prieuré de Saint-Ouen, pour constituer « une grande maison avec corps de ferme, cours, jardins, communs et dépendances, environ 4 ha clos de murs et de haies vives », et finit par y habiter avec son épouse Jacquette d’Aure [4]. Cette propriété sera transmise à leur fils Antoine Passy (1792-1873), puis à leur petit fils Louis Passy (1830-1913) et enfin à leur arrière-petite fille Marie Passy (1878-1966). Elle est donc restée 190 ans dans la famille Passy. Le parc a été acquis par la municipalité en 1997 ; les bâtiments, aujourd’hui en ruine, demeurent une propriété privée.

4 commentaires sur “Frédéric Passy (1822-1912) : sa vie, évoquée par ses proches”

  1. Ayant reçu votre mail adressé à divers cousins dont Jean-Michel Saint Girons vous avait donné l’adresse, je viens de lire votre biographie de Frédéric Passy que j’ai énormément appréciée, aussi bien pour tout ce que j’y ai appris que pour ce que j’y ai retrouvé.Bravo et merci

  2. Retour de ping : Paul Passy : un linguiste, et socialiste-chrétien idéaliste (1859-1940) - Nicopedies

  3. Je suis un des petits-fils d’Alexandrine Demassieux, et une petite navigation sur Internet m’a fait découvrir ce site web, fort intéressant et utile. Lors de rencontres familiales, ma grand’mère et sans doute Jacques ou Michel avaient évoqué parfois le nom de Passy, sans que j’y prête attention. J’ignorais bien sûr qu’il avait donné des cours d’économie politique à Montpellier, où j’ai enseigné cette « science » dans cette même Université. Je vais relire avec attention cette biographie.

  4. Je viens de recevoir le lien de votre site par Jean Michel Saint Girons avec lequel je travaille depuis une vingtaine d’année pour diffuser la mémoire de Frédéric PASSY et de son Oeuvre. Grâce à vous je découvre encore de nouvelle informations sur son admirable vie.
    Je ferais une simple restriction sur le fait que Paul PASSY a reproduit des éléments faux et des commentaires tendancieux puisés dans de mauvaises sources concernant l’histoire du Désert de Retz et de son concepteur.
    Merci d’avoir entrepris ce bon travail.

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