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Trail des Aiguilles Rouges – 56km / 3600m D+

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Ce Trail des Aiguilles Rouges (TAR pour les intimes) était un projet de course père/fils. Geoffroy voulait passer un cran vers des courses plus difficiles et longues après son expérience du trail des Glières de l’an dernier. Il avait repéré ce trail, dans une région qu’il aime beaucoup. Nous nous sommes donc inscrits de concert début juillet, rejoints par ma soeur qui s’est inscrite sur le P’tit TAR, une course qui n’a de petite que le nom : 16 km et 1 300 mètres de dénivelé sur des sentiers très techniques.

Pour le « grand » TAR, c’est 55km et près de 3600m de dénivelé qui sont au menu. Le parcours prévu devait faire le tour complet des Aiguilles Rouges, passant par le vallon de Bérard, le col de Salenton, et le vallon de la Diosaz que je connaissais pour l’avoir parcouru il y a deux ans en randonnée autour du Mont Buet. Quelques jours avant la course, l’organisation annonce qu’elle bascule sur l’itinéraire de repli, la météo annoncée, avec un plafond nuageux très bas, ne permettant pas de sécuriser correctement l’itinéraire initial.

Parcours du TAR 2022 (parcours de repli en raison des conditions meteo)
Profil du TAR 2022 (parcours de substitution en raison de conditions meteo)

Après un lever à 3h30 et un petit déjeuner sommaire dans la chambre d’hôtel, nous mettons le nez dehors sous une fine pluie froide qui nous donne un aperçu de la journée à venir. Il fait 6° à Chamonix, à 1035m d’altitude). La meteo franchement mauvaise a découragé un grand nombre de participants : sur 875 inscrits, seuls 600 se sont présentés au départ.

Mais il en fallait plus pour nous arrêter… nous voilà donc tous les deux sur la ligne de départ. Geoffroy est dans l’inconnu car il n’a jamais affronté une telle distance, et moi, je doute vraiment de pouvoir finir : cela fait trois semaines que j’essaye de guérir une intense douleur à la hanche. Mais bon, je me dis que je vais accompagner Geoffroy jusqu’au premier ravito… et qu’on verra bien si j’abandonne ou je continue.

H-5mn – Dans l’aire de départ

Le briefing de 4h15 est quasiment inaudible et le départ est donné à 4h30. Nous partons avec plaisir, espérant nous réchauffer un peu en courant. Après une rapide traversée de Chamonx, la première partie de la course monte les contreforts sud de la vallée et rejoint la buvette Caillet, à 1550m d’altitude, traversant par deux fois le petit train à crémaillère de Montenvers, qui rejoint le pied de la mer de glace. Geoffroy prend la tête dans la montée, et je le suis. Ça monte assez raide et ça bouchonne un petit peu : en ce début de course, le peloton est assez resseré et nous nous sommes volontairement mis presque en queue de course. Je profite de ces ralentissements pour échauffer mes vieux os et, pour le moment, je ne ressens aucune gêne à la hanche.

30 mn de course – montée vers la buvette Caillet

Cette montée d’un pas alerte nous réchauffe un peu, mais elle se fait sous une pluie fine qui ne s’arrêtera qu’au bout d’une heure de course, au moment où nous parvenons à la buvette Caillet. Première descente dans la forêt, par le chemin de la Filia, où il nous faut faire attention aux racines, rendues humides par la pluie. Geoffroy descend bien mais se fait une petite frayeur, heureusement sans gravité, en se tordant la cheville. Ce petit rappel à l’ordre nous amènera à nous concentrer en permanence, tout au long de la journée, pour éviter les pièges des sentiers toujours techniques et souvent glissants.

Le peloton est bien étiré et nous progressons maintenant souvent seuls à la lueur de nos frontales. L’aube se lève peu à peu. Nous passons les Bois, puis Le Lavancher atteignant Argentière vers 7h00 du matin, au bout de 2h37 de course. Les bénévoles s’affairent gentîment autour du ravitaillement. Quelques paroles échangées nous réveillent après ces heures un peu engourdissantes passées dans la forêt. Geoffroy perd un peu de temps à chercher sa tasse, cachée à un endroit innaccessible de son sac. Nous changons un peu son organisation de sac pour que les prochains ravitaillement se passent avec moins de stress. De mon côté, j’espèrais un peu que le ravitaillement nous proposerait quelque chose de chaud (thé?), mais c’est un ravitaillement léger : nous rechargeons nos flasques d’eau, mangeons quelques Tucs et des morceaux de banane. Comme à chaque ravitaillement, nous faisons le point : tout va bien pour Geoffroy et moi et, n’ayant pas noté les horaires de barrière, je n’ai alors aucune idée des marges que nous avons. Nous repartons donc sereins pour la montée vers le Tour. En fait, nous étions à environ 30mn de la première barrière horaire. Restrospectivement, nous avons eu de la chance de ne pas nous en rendre compte car cela aurait certainement été une soure de stress de nous savoir si près du « couperet ».

C’est vraiment le petit matin et le plafond nuageux est maintenant plus haut. Nous voyons pour la première et la dernière fois de la journée le sommet des Aiguilles Rouges. Il a neigé en altitude cette nuit et les sommets sont légèrement saupoudrés de cette neige. Droit devant nous, l’aiguillette des Posettes est dans l’axe de la vallée, mais nous ne voyons pas son sommet qui se trouve dans les nuages. Je m’arrête quelques instants pour prendre des photos, et quelques minutes plus tard, c’est un photogaphe « officiel » qui nous saisi en plein effort dans cette montée.

3h de course – montée vers le Tour
… et seul moment de la journée où nous verrons le sommet des Aiguilles Rouges
…l’aiguillette des Posettes est dans l’axe de la vallée, mais se trouve dans les nuages
Père et fils saisi par un photographe « officiel »

Nous traversons le village Le Tour, désert à cette heure matinale. Une dizaine de specteurs est quand même là, nous encourageant chaudement malgrès le froid glacial : à 8 heures du matin, la station méteo du Tour (1500m d’altitude) mesure alors une température de 2,7°C. Puis nous attaquons le gros morceau de la journée : l’ascension de l’Aiguillette des Posettes. En nous retournant, nous pouvons admirer le bas du glacier du Tour, le haut étant dissumulé par les nuages.

3h45 de course – montée de l’Aiguillette des Posettes, le glacier du Tour dans notre dos

Geoffroy a de nouveau pris la tête. J’essaye de le suivre mais, peu à peu, je commence à souffrir de débuts de crampes dans mes deux cuisses. Cela m’arrive parfois, surtout quand il fait froid… et là, le collant mouillé par la pluie de la première heure de course, le froid glacial et un petit vent qui augmente à mesure que nous grimpons mettent mes jambes à rude épreuve. Je gère la montée du mieux que je peux, tentant d’éviter que la vraie crampe ne se déclenche. À cet instant de la journée, je commence à me demander si je pourrrais terminer cette course. Mais, fidèle à mes préceptes, j’évite de supputer : on fera le point au prochain ravitaillement. En attendant, je prends quelques cachets de Sportenine (un anti-crampe dont je me suis toujours demandé s’il était réellement utile, ou simple placebo) et surtout, je bascule sur l’eau minéralisée dont j’avais rempli la poche à eau de mon sac. Hasard ou résultat de mon changement d’alimentation, la dernière partie de la montée se passe mieux, et mes cuisses sont moins douloureuses. C’est au tour de Geoffroy de se sentir un peu moins bien, et je le rattrape peu à peu.

Nous parvenons au sommet de l’Aiguillette des Posettes à 9h09, après un peu plus de 4h30 de course. Geoffroy arrive au sommet quelques instants avant moi, ce qui lui donne le temps de prendre -courageusement- quelques photos. J’ai vraiment très froid, et je décide de ne pas sortir mon appareil photo afin d’éviter d’ouvir ma veste et de perdre quelques précieux degrès.

Vue du sommet de l’Aiguillette des Posettes vers l’Ouest (Aiguilles Rouges, vallon de Bérard)
Vue du sommet de l’Aiguillette des Posettes vers le Nord (lac d’Emosson)
Vue du sommet de l’Aiguillette des Posettes vers le sud (Vallée de Chamonix et Mont Blanc des les nuages),

Nous abordons la descente vers Vallorcine. Je prends la tête pour emmener Geoffroy avec un rythme régulier. Le chemin est, pour la première fois, très roulant et nous avançons un peu plus vite. Enfin, façon de dire, la descente sera faite à seulement 6,2km/h… mais ce sera le tronçon le plus rapide de notre périple. Nous atteingnons Vallorcine après 5h40 de course. Nous avons parcouru 28km et grimpé 1900m de dénivelé, et nous sommes à peu près à mi-course. C’est le premier « gros » ravitaillement et donc le moment de faire un point sérieux. Le première bonne nouvelle est qu’il y a de la soupe chaude. Nous avons vraiment froid ; les quelques gobelets de soupe que nous avalons nous font vraiment beaucoup de bien. La seconde bonne nouvelle est que mes jambes vont mieux : les crampes ont disparu pendant la descente, et, avec l’apport en sels minéraux de la soupe et de quelques morceaux de banane, elles ne reviendront plus. Geoffroy et moi prenons bien le temps de nous restaurer et de refaire les pleins. Nous croisons quelques coureurs qui abandonnent à cet endroit. Cette fois-çi, nous nous renseignons sur les barrières horaires : nous avons 50mn de marge, ce qui nous mets en confiance pour la suite.

Nous ressentons tous deux une certaine fatigue, mais le moral est bon et nous décidons de poursuivre l’aventure, quittant le ravitaillement de Vallorcine vers 10h20 pour attaquer la montée vers la croix de Loriaz, que nous atteignons vers 11h30, après 7h30 de course. Nous redescendons vers le vallon de Bérard, passons la cascade de Bérard et remontons vers le col des Montets. Pendant la descente dans la forêt, je m’occupe l’esprit à essayer d’identifier les nombreux champignons qui bordent le sentier. Je parviens à identifier en trottinant russules, lactaires, vesses-de-loup, amanites tue-mouche … et d’assez nombreux cèpes. Un peu plus loin, il nous semble entendre un cerf brâmer à plusieurs reprises.

Le soleil fait une très brève apparition, qui ne durera malheureusement que quelques minutes, et nous parvenons au col des Montets, emplacement du dernier ravitaillement. Là encore, nous faisons une razzia sur la soupe. Il y a quelques coureurs, dont certains ne semblent vraiment pas bien.

Un dernier point de situation : nous ressentons tous les deux une très grosse fatigue, mais elle est normale au bout de près de 9h d’efforts. Mais nous avons pu nous alimenter correctement, nous n’avons pas de problèmes articulaires ou tendineux et, selon la mantra de Geoffroy, nous n’avons jamais été aussi près du but. On nous indique que nous avons près d’une heure d’avance sur les barrières horaires ce qui nous étonne un peu (en réalité, nous repartirons du ravitaillement avec seulement 35mn de marges, mais nous ne le saurons pas avant l’arrivée).

Nous repartons pour la quatrième « grosse ascension » du jour : la mythique montée vers la Tête aux Vents. Un second photographe officiel capture ce moment. Honnêtement, on a l’air plus en forme sur la photo que dans le ressenti du moment.

6h de course – montée vers la Tête aux Vents

Geoffroy et moi avions admiré Kilian Jornet et Mathieu Blanchard gravir cette pente à une allure record, lors de l’UTMB 2022, après 155km de course. Gravir à notre rythme cette même montée nous fait ressentir à quel points ces compétiteurs sont des extra-terrestres par rapport à nous.

La fatigue se fait vraiment sentir, et nous montons moins vite que pour l’Aiguillette des Posettes. Le sentier en lacets est très raide, par endroit équipé de marches en bois ou en fer. Le temps se refroidit, il se met à pleuvoir de la neige fondue.

Je me rends peu à peu compte que ma montre GPS commence à indiquer des temps fantaisistes. Effet du froid ou de l’humidité, elle se met à vibrer régulièrement, m’indiquant que les km passent à une vitesse bien plus grande que la réalité. Je finirais en effet ce trail de 55km avec… 123km au compteur de ma montre! À partir de ce moment, c’est la montre de Geoffroy qui nous servira de référence.

Nous passons une tente de secouristes, et nous les remercions du travail qu’ils font pour sécuriser les coureurs. Nous sommes dans les nuages, il y a de la pluie glacée et pas mal de vent, et nous ne nous attarderons pas. Le paysage est lunaire et je n’ai jamais eu aussi froid pendant une course. Le log du thermomètre de ma montre Garmin m’indiquera que, en effet, c’est le point où il s’est le plus refroidi pendant la course

Température mesurée par le thermomètre de ma montre.

Nous atteignons la Tête aux Vents vers 15h, après plus de 10h30 de course. Nous badgeons, mais aucun de nous deux n’a le courage de prendre une photo souvenir. Nous sommes passés un peu en mode « survie »… il nous faut avancer le plus vite possible pour nous réchauffer et reperdre de l’altitude. Je pars devant Geoffroy dans la descente vers la Flégère. Il a de plus en plus de mal à descendre, mais je ne peux pas trop ralentir, de peur de prendre froid. Alors je le distance un peu, m’arrêtant quelques instants pour l’attendre à chaque fois que je peux m’abriter du vent derrière un rocher. Nous faisons ainsi l’élastique plusieurs fois comme cela et parvenons enfin en bas de la large piste de 4×4 qui remonte à la Flégère. Geoffroy a un peu de mal à s’alimenter : sa dernière pâte de fruits « ne passe pas » et nous remontons la piste de 4×4 vraiment lentement. Nous parvenons enfin à la Flégère. A cet instant, nous savons que nous allons terminer la course : il nous reste 7km de descente avant l’arrivée.

La badgeuse de La Flégère ne marche plus, alors je passe un petit coup de téléphone à la famille pour qu’ils ne s’inquiètent pas de ne pas nous voir progresser sur le suivi live. Nous entamons la descente. Il y a 900m de dénivelé négatif à avaler, et nous trouverons cette dernière descente interminable, surtout pour nos quadriceps qui deviennent de plus en plus douloureux en raison de l’accumulation d’efforts excentriques de la journée. Nous croyons voir l’arrivée, mais le balisage nous envoie sur une dernière petite côte dont nous nous serions bien passés. Nous croisons enfin le sentier du km vertical de Chamonix, que nous devons descendre pour rejoindre la ligne d’arrivée. Geoffroy et moi la franchissons main dans la main, 15mn avant la barrière horaire, immensément heureux et fiers d’avoir vécu cette petite odyssée ensemble.

Arrivée père et fils à Chamonix

Pour la difficulté, on a été servi : temps froid et pluvieux pendant 13h21 de course (temps officiel à l’arrivée)… il a fallu gérer non seulement la distance et des sentiers techniquement exigeants, mais surtout le froid sur les hauteurs. Il y a eu plus de 60 abandons sur cette course! Avec Geoffroy, on s’était donné l’objectif juste de finir. Du coup, on est arrivé dans les profondeurs du classement, mais trop heureux d’avoir su gérer cette aventure à deux!

Compte tenu du froid et du manque de visibilité, je n’ai que très peu sorti l’appareil photo. Et c’est vrai qu’on a regretté de passer la journée sans voir aucun des sommets de cette magnifique vallée chamoniarde. Pas le moindre Mont Blanc à l’horizon!

Quelques beaux souvenirs resteront gravés ma tête : la première montée à la frontale, la difficile montée vers l’Aiguillette des Posettes pendant laquelle je me suis battu contre des crampes aux cuisses pendant que Geoffroy caracolait devant moi, le paysage lunaire et frigorifique de la Tête aux Vents qui nous a accueilli par une forte averse de neige fondue, l’interminable descente depuis la Flégère dans laquelle il nous a fallu puiser dans nos dernières réserves, la gentillesse des bénévoles aux ravito et la soupe chaude sans laquelle je crois que nous n’aurions pas pu terminer la course, et enfin l’arrivée main dans la main avec Geoffroy.

Sinon, le petit miracle du jour… aucune douleur de hanche pendant toute la course. Et nous n’avons pas ressenti le séisme de magnitude 4,2 qui a ébranlé la vallée de Chamonix à 8h18 du matin. Nous étions en pleine ascension de l’Aiguillette des Posettes…

Voir la trace Strava

Photographie « officielle » à l’arrivée
Séisme de magnitude 4,2 ressenti à Chamonix à 8h18 du matin

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