En août 2012, c’est le tour de Geoffroy de partir avec moi pour une rando bivouac dans les Pyrénées, comme nous l’avions fait avec son frère cinq ans plus tôt. Nous partons pour une boucle de quatre jours, au départ de Cauterets. Le but est de faire un tour du Balaïtous en passant en Espagne par le port du Lavédan et en revenant en France par le col d’Aratille.

Album photo complet (84 photos)
Traces Strava — 4 jours du 2 au 5 août 2012 — 72km / 5000m de D+.
- J1 – Pont d’Espagne — Lac de Cambalès
- J2 – Lac de Cambalès — Refuge de Larribet
- J3 – Refuge de Larribet — Vielette
- J4 – Vielette — Cauteret

Nous arrivons à Cauterets la veille du départ. Je prends quelques photos de l’esplanade et du Casino. Nous mangeons une pizza en ville, puis rejoignons l’hôtel du Pas de l’Ours. Geoffroy et moi faisons une dernière revue des sacs à dos. Demain matin, les choses sérieuses commencent.
J1 — Pont d’Espagne → Marcadau → Embarrat → Pourtet → Cambalès
Après un petit déjeuner matinal à l’hôtel, nous rejoignons le Pont d’Espagne, où nous démarrons vers 7h30. Le nom pourrait laisser imaginer qu’un pont conduisait autrefois en Espagne. Ce n’est pas tout à fait faux : le lieu se trouve sur l’un des anciens chemins permettant de franchir la chaîne par le Marcadau. Mais l’Espagne est encore loin.

Nous passons la cascade de la Gaube puis le plateau du Clot avant de remonter tranquillement la vallée du Marcadau.

Vers 9h, nous quittons progressivement le fond de la vallée et commençons à monter.
Le premier lac apparaît vers 10h : le lac inférieur de l’Embarrat, bientôt suivi du lac supérieur. Le paysage devient plus minéral à mesure que nous prenons de l’altitude.

Nous poursuivons vers le lac du Pourtet, que nous atteignons peu après midi.

Depuis le matin, nous ne cessons d’en rencontrer, et cela va continuer : Embarrat inférieur, Embarrat supérieur, Pourtet, Nère, puis Cambalès. Cette profusion de lacs est l’un des héritages des glaciers quaternaires. La glace a occupé et remodelé ces vallées, surcreusant par endroits le substrat rocheux. Après son retrait, les dépressions ainsi créées se sont remplies d’eau.
Depuis le Pourtet, nous redescendons vers le lac Nère. Et le paysage s’ouvre.

Au centre apparaît le massif du Vignemale ; le pic d’Aratille ferme une partie de l’horizon sur la droite.

Nous poursuivons vers Pé-del-Malh puis nous engageons dans un secteur plus sauvage en direction des lacs de Cambalès, que nous atteignons vers 16h. La journée est suffisamment avancée pour que nous décidions de nous arrêter ici, mais suffisamment tôt pour profiter de l’endroit. Nous installons le bivouac au bord du lac. On trempe avec plaisir nos pieds dans l’eau fraîche et j’y fais même un petit plongeon.



C’est le premier vrai bivouac de Geoffroy : degustation de plats liophylisés, et discussions avant de s’endormir sous la tente. Demain matin, il faudra commencer par monter au col qui domine le lac.
J2 — Cambalès → col de Cambalès → Peyre-Saint-Martin → Larribet
Au petit matin, le lac de Cambalès est encore dans l’ombre.


Nous levons le camp et commençons à monter vers le col de Cambalès. Je consulte le topo-guide que j’avais préparé : c’est du bloc et des éboulis tout du long, aussi bien à la montée qu’à la descente. L’itinéraire se révèle en effet particulièrement casse-pattes !


Il nous faudra un peu plus de deux heures pour atteindre les 2706 mètres du col, vers 10h15.

De l’autre côté s’ouvre la vallée du gave d’Arrens. Et surtout apparaît le Balaïtous, avec le glacier de Las Néous.

Le Balaïtous et les deux géodésiens
Le Balaïtous a une histoire assez étonnante. Sa première ascension connue n’est pas l’œuvre de montagnards venus chercher un sommet, mais de deux officiers géodésiens, Pierre Peytier et Paul-Michel Hossard. En 1825, ils participent à la triangulation des Pyrénées nécessaire à l’établissement de la nouvelle carte de France. Pour effectuer leurs mesures, ils doivent atteindre des sommets suffisamment élevés pour effectuer des visées sur les montagnes environnantes. Le Balaïtous leur donne du fil à retordre. Après plusieurs tentatives, Peytier et Hossard atteignent finalement son sommet, à 3144 mètres, le 3 août 1825. Ils y construisent une petite tourelle de pierres servant de signal géodésique et y séjournent plusieurs jours pour effectuer leurs mesures.
L’exploit est ensuite largement oublié. En 1864, lorsque le pyrénéiste anglais Charles Packe atteint à son tour le sommet, il pense même en réaliser la première ascension. Les traces laissées par les géodésiens lui apprennent que quelqu’un est passé avant lui.
Mais la coïncidence la plus amusante est ailleurs. Nous sommes le 3 août 2012 et nous regardons donc le Balaïtous depuis le col de Cambalès exactement 187 ans, jour pour jour, après l’ascension de Peytier et Hossard. Nous l’ignorions évidemment : je découvrirait cette coïncidence à mon retour.
Nous quittons le col vers 10h30. Le chemin descend d’abord dans un univers très minéral. Nous traversons un gigantesque pierrier, dans lequel Geoffroy a quelques difficultés à progresser.

Puis nous perdons progressivement de l’altitude pour rejoindre, vers midi, le port de la Peyre-Saint-Martin, à 2295 mètres. Une borne matérialise la frontière : c’est la n° 312, l’une des 602 bornes qui délimitent le tracé de la frontière entre la France et l’Espagne. Si vous voulez les voir presques toutes, le site d’un passionné en a compilé les photographies.

D’un côté la France et le Val d’Azun ; de l’autre l’Espagne et la vallée de Tena.
Aujourd’hui, une frontière internationale passe ici. Pendant des siècles, pourtant, ces cols ont probablement davantage relié les populations qu’ils ne les ont séparées. Les habitants d’Arrens, de Sallent de Gállego et de Panticosa partageaient les mêmes montagnes et devaient régler l’utilisation des pâturages, de l’eau et des forêts indépendamment des conflits pouvant opposer les royaumes auxquels ils appartenaient. C’est le principe des lies et passeries, ces accords passés directement entre vallées pyrénéennes. À Peyre-Saint-Martin, il ne s’agit pas seulement d’une tradition générale. Des accords entre le Val d’Azun et la vallée de Tena sont attestés aux XVIe et XVIIIe siècles ; un pacte fut notamment établi au port de la Peyre-Saint-Martin en 1719. Les deux vallées ont même symboliquement renouvelé leurs anciens accords en 2000.
Une tradition raconte qu’un jeune homme du Val d’Azun souhaitant démontrer sa valeur à sa future belle-famille devait partir d’Arrens, franchir la montagne jusqu’à Sallent de Gállego, y acheter du sel et revenir dans la journée l’offrir à sa future belle-mère. La tradition a été remise au goût du jour sous la forme de la Course des fiancés, qui relie encore les deux vallées en passant par Peyre-Saint-Martin.
En arrivant au col avec nos sacs à dos, nous nous contentons heureusement de passer la frontière. Personne ne nous demande de rapporter du sel. Nous repassons ensuite côté français et descendons vers les lacs de Rémoulas. Une mer de nuage recouvre le fon de la vallée

À force de descendre, nous finissons de rentrer dans la mer de nuage. Le paysage devient fantômatique.

Nous continuons à descendre. À 16h, nous arrivons à la passerelle qui signale de le début de la montée vers le refuge de Larribet.

Nous sommes à 1600m d’altitude… et il nous faut monter presque 500m pour atteindre le refuge, à 2060 mètres. Nous montons assez lentement dans une brume épaisse qui nous cache tout le paysage. Au mileu de la montée, nous sommes dépassés par deux gardiens du refuge avec des sasc à dos surchargés, en train de monter de la nourriture. Nous arrivons assez fatigués, et décidons de dormir au chaud au refuge, pour se reprendre des forces en prévision de l’étape du lendemain.
J3 — Larribet → Batcrabère → Micoulaou → Arrens → Estaing
Le lendemain matin, nous repartons de Larribet vers 8h. Il fait beau et nous découvrons enfin à quoi ressemble le bâtiment qui, hier, disparaissait dans la brume.

Nous montons grimpons dans un magnifique paysage éclairé par le soleil levant. Devant nous, je distingue ce qui me semble être le passage du Lavédan : une échancrure étroite dans la montagne. Nous gagnons rapidement les lacs de Batcrabère : le lac inférieur puis le supérieur.

Au-dessus de Larribet, le paysage change. Nous entrons dans le vallon de Batcrabère, dominé par les grandes murailles du Balaïtous. Nous sommes dans un cirque granitique, entourés de grandes parois compactes que les fractures découpent en blocs.Nous longeons les lacs de Batcrabère et continuons à prendre de l’altitude. À mesure que nous montons, nous nous retournons pour admirer les deux lacs, l’un derrière l’autre en contrebas.

Vers 9h50, nous atteignons le petit lac de Micoulaou.

Nous le dépassons et suivons le chemin cairné qui monte vers le port de Lavédant. Mais Geoffroy ne se sent pas d’attaque pour passer le port, et de faire demi-tour, abandonnant l’idée de faire le tour du Balaïtous via l’Espagne. Il faut dire que la météo n’est pas bonne pour demain. Je décide donc de redescendre plus bas dans la vallée et de rentrer demain sur Cauteret en passant par le col d’Ilhéou. Mais pour le moment, il nous faut rejoindre Estaing et y chercher un coin pour dormir.
Nous redescendons vers le refuge que nous atteignons vers 11h50, puis nous redescendons dans la vallée en suivant le ruisseau de Larribet. Finalement, ce demi-tour nous a permis de voir la vue qui nous avait échappée hier.

Nous passons devant la toue de Larribet que nous n’avions absolument pas vue la veille. Les toues sont des abris très modestes ; en général un simple mur de pierre sèche fermant un énorme bloc rocheux en surplomb. Bergers et voyageurs obtenaient ainsi un abri sans avoir réellement à construire de bâtiment. Le Parc national des Pyrénées considère ces abris sous roche aménagés comme les ancêtres des cabanes pastorales et cite précisément la toue de Larribet parmi les éléments de patrimoine bâti restaurés dans le secteur d’Arrens-Marsous.

Resdescendant toujours la vallée, nous passons devant la cascade du ruisseau de Larribet puis arrivons au lac de Suyen.


Vers 15h, nous atteignons le Pont d’Arrens ou nous trouvons un couple de randonneurs qui accepte de nous descendre en voiture jusqu’à Pierrefitte-Nestalas, nous économisant 5 km de marche sur le groudon. Nous reprenons la marche pour atteindre Estaing et, un peu plus loin, le gîte de Viellette où nous passons la nuit.

J4 — Estaing → col d’Ilhéou → lac d’Ilhéou
Nous quittons le gîte de Viellette le lendemain matin. Vers 9h, nous arrivons au lac d’Estaing. Les sommets sont accrochés par des nuages qui s’effilochent.

Nous poursuivons ensuite dans la sapinière de l’Escale. Le contraste avec la veille est frappant : après l’univers presque exclusivement minéral de Batcrabère, nous marchons maintenant sous les arbres. Nous atteignons une ferme qui élève des cochons traditionnels, puis les alpages. Devant nous s’étend l’estive d’Arriousec. Le soleil joue à cache-cache avec les nuages alors que nous poursuivons notre montée vers le col d’Ilhéou.


En nous retournant, nous pouvons maintenant voir derrière nous le Balaïtous et le tout pointu Pic Palas à sa droite, qui se détachent derrière la crête du Pic du Midi d’Arrens.

Nous entendons soudain des grondements au loin : l’orage est en train de monter sur le massif du Balaïtous. Geoffroy est inquiet et se retourne souvent. Pour moi, l’orage est encore loin, mais nous pressons le pas pour passer le col avant d’être rattrapés par la pluie.


Orage sur le Balaïtous et le Pic Palas
Quelques minutes plus tard, vers 12h30, nous parvenons au col d’Ilhéou. Mine de rien, nous avons grimpé 1100m de dénivellé depuis notre départ ce matin. Mais ce n’est manifestement pas le moment idéal pour y prendre un long déjeuner et nous basculons donc rapidement sur l’autre versant.


En descendant, le lac d’Ilhéou apparaît bientôt en contrebas. À 13h20, nous arrivons au bord du lac, à 1982 mètres, où le soleil fait une timide réapparition. Nous parvenons au refuge d’Ilhéou et nous profitons de sa terrasse pour prendre un pique-nique bien mérité.

Il nous reste encore 7-8 km et 1000m de descente pour rejoindre Cauterets, où nous attend la voiture. Ces quatre jours n’auront finalement été ni une course aux sommets ni une collection de performances. Le point culminant de l’itinéraire, le col de Cambalès, dépasse à peine 2700 mètres. Et pourtant, nous aurons traversé une étonnante variété de paysages : la longue vallée verte du Marcadau, les lacs d’Embarrat et du Pourtet, le bivouac de Cambalès, les granites du Balaïtous, les lacs de Batcrabère, les forêts d’Estaing et enfin les estives d’Ilhéou.
Et surtout, Geoffroy et moi avons pu passer des moments intenses ensembles !