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Vsevolod Filatoff (1879-1938), un révolutionnaire tué pendant la grande terreur de Staline

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Début de la lettre de Nathalie Demassieux concernant son frère Vladimir Filatoff.

En classant de vieux papiers de famille concernant Nathalie Demassieux (voir sa biographie, Nathalie Demassieux, une femme de science remarquable), je retrouve une curieuse lettre qu’elle a écrite au recteur de l’université de Paris.

Ma curiosité piquée par ces quelques mots, me voilà parti à la recherche des traces du frère de mon arrière-grande-tante, un homme qui a cru en la révolution bolchevik, y a consacré sa vie, et qui comme tant d’autres a été broyée par elle.

Je n’imaginais pas que ce modeste document allait m’entrainer, via le moteur de recherche Yandex, à retrouver et tenter de traduire des sites rédigés en Russe, et ainsi de me replonger dans l’histoire de la révolution Russe.

Monsieur le Recteur, j’ai l’honneur de solliciter de votre haute bieveillance un appuis pour favoriser la libération de mon frère Wsevolod Filatoff, détenu actuellement pour faits politiques à la prison de Butyrka

Lettre de Nathalie Demassieux, archives familiales

Biographie de Vsevolod Vladimirovitch Filatoff

Всеволод Владимирович Филатов

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Seule photographie connue de Vsevolod FIlatoff

Vsevolod Filatov est né le 12 mars 1879 dans le village de Parakhino, district de Belev/Belyaevsky, Gouvernement de Toula. Il est le fils de Wladimir Victorov Filatoff et de Marine Guelariev [1]. Wladimir Filatoff est noble (gentilhomme héréditaire), fils de Victor Filatoff et Julie Liliaukoff. Marie Guelariev est d’origine Franco-Polonaise : son père Guelary (Hilaire) Gebrovsky (Żebrowski) est Polonais, sa mère Adeline Louvier de Balmont est Française. La sœur de Vsevolod se souvient que sa famille « passait une partie de l’année dans le midi (Nice, Menton) », chez leurs grands parents Louvier de Balmont.

Vsevolod Filatov finit le lycée d’Orel/Oriol en 1899. Il est ensuite pendant deux ans (1899-1901) étudiant à l’Institut des Mines Catherine II, aujourd’hui école des mines de Saint Pétersbourg. Il s’implique alors dans la mouvance révolutionnaire à la fin de 1899 qui débuta dans les cercles ouvriers anarchistes de Nevskaya Zastava. En janvier 1901, il est arrêté et, en mai, est exilé dans la province d’Orenbourg. En septembre 1901, il émigre avec sa sœur à Paris.

Entre 1901 et 1905, il étudie à la Sorbonne et y fait des études économiques et sociales. Il se consacre alors à des recherches sur l’histoire de la révolution de 1848, travail qu’il publiera en 1917, et mène en parallèle des études à la faculté de droit de Paris, dont il obtient le diplôme en 1905. [2]

Photographie ancienne de la Cathédrale Saint Alexandre Nevsky

Il se marie le 9 novembre 1903 à la cathédrale Saint Alexandre Nevsky de Paris avec Elena Gorilovskaya, de la bourgeoisie d’Odessa, âgée de 22 ans.

Acte de mariage de Vsevolod Filatoff et Elena Lebovka Gorilovskaya

Elena Gorilovskaya décédera quelques années plus tard en 1906, à Paris, rue des Fossés-Saint-Jacques, où elle réside seule alors que son époux est reparti en Russie faire la révolution. Le couple aurait eu un fils Youri né le 1 avril 1904 à Paris et décédé le 30 mai 1909.

Le parcours politique de Vsevolod Filatoff est décrit dans le livre Les agences de renseignement du monde depuis 500 ans, source (en russe) d’une grande partie des informations qui suivent [3].

Vsevolod Filatoff collabore quelque temps à Iskra (l’étincelle, journal révolutionnaire marxiste publié entre 1900 et 1903), où il rencontra V. L. Lénine.

Le deuxième congrès du POSDR (Parti ouvrier social-démocrate de Russie) qui se déroula de Juillet à Aout 1903, entre Bruxelles et Londres) vit la scission entre bolcheviks et mencheviks. Vsevolod Filatoff rejoignit les bolcheviks dans la seconde moitié de 1903

Il est alors membre du Groupe de Paris de soutien au POSDR, collabore avec les journaux Vperyod et Proletary. Invité du troisième congrès du POSDR (Londres, 1905). Après le congrès, il est en charge de l’achat et du transport d’explosifs. En juin 1905 il publie l’ouvrage « Application de la tactique et de la fortification au soulèvement populaire ».

À l’automne 1905, il retourne en Russie en tant qu’organisateur du groupe de combat du Comité de Saint-Pétersbourg du POSDR. Il devient en parallèle chef du département des affaires étrangères du journal Novaya Zhizn (Nouvelle vie), le premier quotidien légal des Bolcheviques qui venait d’être créé en octobre 1905.

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N°1 du premier journal légal social-démocrate de Russie, paru le 27 octobre 1905. Éditeur-éditeur N.M. Minsky. A partir du 9e numéro, Lénine, revenu de l’étranger, en devient le rédacteur en chef.

Vsevolod Filatoff sera dés lors, à l’âge de 26 ans, un des acteurs de la révolution russe de 1905 : c’est à Saint-Pétersbourg que débute la grève générale (du 7 au 17 octobre 1905). Le tsar et les conservateurs accordent alors un certain nombre de liberté (manifeste du 17 octobre), jouent sur la division de l’opposition et répriment militairement les bolcheviks. La mise en place d’une Douma élue démocratiquement ne change pas vraiment la donne et, sous l’apparence d’une monarchie constitutionnelle, le tsar

En novembre-décembre 1905, il travailla avec Lénine. En décembre 1905, il fut arrêté en tant que chef de l’escouade combattante de la région de Vyborgsky et fut libéré en juillet 1906. En juillet-août 1906, il travailla avec Lénine. Membre du comité de rédaction du journal « Kazarma ».

En octobre 1906, il part pour Moscou, où il est organisateur du groupe de combat du Comité de Moscou du POSDR, et membre du comité de rédaction du journal « Borba ».

À l’été 1907, il fut arrêté, libéré en octobre et de nouveau arrêté en février 1908. À l’été 1908, il s’installe à Saint-Pétersbourg, donne des conférences dans des clubs ouvriers. En 1910, il était un employé du Birjevye Vedomosti (La Gazette des Marché), journal qui disparaitra en 1917, accusé de propagande anti-soviétique en 1917.

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La « une » du Birjevye Vedomosti du 15 juillet 1904

En 1911, Vsevolod Filatoff fait une demande au ministre de l’Instruction Publique pour intégrer la faculté de droit de l’université de Saint-Pétersbourg, mais la guerre le rattrape. En 1912-1913, il est correspondant de guerre sur le théâtre des Balkans (1ère guerre balkanique et 2ème guerre balkanique). Après le déclenchement de la Première Guerre mondiale, il servit dans la Croix-Rouge jusqu’en juin 1915. Puis il fut correspondant de guerre et membre du comité de rédaction du Russkoe Slovo (Le monde Russe, un journal quotidien américain qui a été publié de 1910 à 1920).

Mikhail Lemke (1872–1923), historien et journaliste qui a servi de septembre 1915 à juillet 1916, au quartier général du commandant suprême Russe et a publié ses mémoires le recontre brièvement.

Aujourd’hui est arrivé ici le correspondant du journal « Rousskoye slovo » Vsevolod Vladimirovitch Filatov …

Il fait bonne impression : des yeux très vifs, le visage sympathique ; il sert à la Croix-Rouge, où il est inscrit sur l’effectif de l’unité qu’il a quittée en juin 1915 – cela est nécessaire pour avoir un statut et ne pas être seulement correspondant. Il connait bien Gourko et Radko-Dmitriev, dont il dit beaucoup de bien, surtout du second. Il écrit un grand roman sur la guerre. Il dit qu’étant lycéen à Orel en 1898, il a lu mes articles dans le « Messager d’Orel » et qu’il s’est formé grâce à eux. Il enseignait l’histoire aux cours de la comtesse Panina[*] et à l’université populaire ; il a été aux guerres grecque et balkanique et il a été toujours au front dans celles-ci.

… Les officiers de front parlent avec beaucoup d’indignation de Raspoutine. Commentaires de Filatov sur l’état-major, comme tout le monde : un putain de marécage.

250 jours au Quartier-Général de l’Empereur, Mikhail Lemke, 5 mai 1916.

Mikhail Lemke rapporte une autre anecdote :

Le prince Lvov adore la publicité, il s’en soucie. Ainsi, « Times », ayant appris à la fin de 1914 qu’il tenait son journal et espérant une fin rapide de la guerre, voulut l’acheter et demanda à Filatov de s’en occuper. Lvov a refusé de vendre, mais a promis de donner à Filatov une longue interview, souhaitant que son portrait soit publié en même temps. Le portrait, cependant, n’apparut pas et le prince était mécontent.

En dépit de la guerre, Vsevolod Filatoff poursuit ses travaux de recherches historiques, et il publie en 1913 et 1917 ses deux essais historiques : le premier portant sur « Les boïars Romanov » et le second sur « Le socialisme en France pendant la révolution de 1848 »

En 1920, Vsevolod Filatoff quitte le Parti Communiste Russe, un geste qui semble indiquer soit sa volonté de s’éloigner de l’action politique, soit son désaccord avec la ligne du parti. La russie est alors enfoncée dans la guerre civile entre les bolcheviks et les tsaristes. Il s’engage alors dans ses recherches littéraires et donne des conférences dans des clubs ouvriers. En 1924, alors qu’il est chargé d’enseignement d’histoire à l’université libre de Moscou [2], il est emprisonné dans la prison Boutyrka de Moscou, en raison « des tendances critiques de ses recherches ».

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Ancienne photo de la prison Butyrka (Source Politika-v-Rashke)

Après la révolution, la prison Butyrka (construite sous Catherine II, et est une des rares prisons qui a conservé sa forme originale, depuis le milieu du XIXe siècle) a été utilisée comme prison de transit et de détention provisoire. Elle a connu le plus grand « afflux » de prisonniers dans les années 1930 à 1940, lors des répressions. 160 à 180 personnes s’entassaient alors dans des cellules conçues pour 25 à 30 personnes.

Informée de cette incarcération, la sœur de Vsevolod Filatoff, Nathalie Filatoff, alors membre du laboratoire de Chimie Minérale de la faculté des sciences de Paris entreprend des démarches auprès des autorités françaises (recteur de l’université, ministère des affaires étrangères) pour essayer d’obtenir sa libération. Elle plaide sa cause

« sa libération rendrait à la recherche un jeune historien de valeur. Elle mettrait en même temps un terme à une situation de famille des plus terribles : sa femme et son enfant, de santé délicate, se trouvent actuellement sans ressources… mon frère est le seul parent qui me reste »

Lettre de Nathalie Demassieux, archives familiales

Cette lettre non datée (mais ne pouvant que dater de la période 1918-1924) semble indiquer que Vsevolod Filatoff aurait été remarié, sans première épouse étant décédée à Paris. Il dû être libéré suite ) cette première incarcération, mais, en 1927, il fut de nouveau arrêté et libéré en 1928. En 1937, on le retrouve employé à la Commission du gaz de l’Académie des sciences de l’URSS. Il habite alors à Moscou, boulevard de Smolensk, 10, appartement 14.

Il est une nouvelle fois arrêté le 27 mai 1937 et condamné à être fusillé le 19 mars 1938 par le Collège militaire de la Cour Suprême de l’URSS pour « espionnage et participation à une organisation terroriste contre-révolutionnaire ». Il est fusillé le jour même à Kommounarka, un site d’exécutions de masse du NKVD de 1937 à 1941 situé dans le district administratif de Novomoskovski au sud-ouest du centre de Moscou.

Cette dernière arrestation et son exécution se situent au tout début de « la grande terreur » de 1937-1938, un épisode paroxystique de la terreur stalinienne. Le Collège militaire de la Cour suprême par lequel transitaient la majeure partie – mais non la totalité – des « élites » politiques, militaires, économiques, a condamné 44 000 membres de l’intelligentsia russe pendant cette période [4].

Vsevolod Filatoff sera réhabilité le 26 septembre 1991, par arrêt du procureur principal militaire d’URSS [5], dans le cadre de la politique de réhabilitation menée par Mikhaïl Gorbatchev. Rappelons que cette politique a conduit à la réhabilitation de quelque 650 000 personnes, sur 920 000 cas considérés, ce qui rappelle l’ampleur des purges staliniennes.[6]

C’est paradoxalement son dossier d’accusé qui a livré la plus grande partie des informations biographiques dont nous disposons, ce qui provoque sans doute un biais mémoriel : sa carrière « politique » est ainsi sur-représentée, mais rien ne nous dit que son activisme politique ait été aussi fort que ce que semble indiquer ses « dossier » [3] [5]. Il est probable que sa vie civile a été tout aussi riche, mais il n’en reste que peu de traces.

Notice de Vsevolod Filatoff dans le « fichier des victimes de la terreur eur politique en URSS », Sakharov center [5]

Publications de Vsevolod Filatoff

Pseudonymes utilisés : V. Severtsov, V. Arbuzov, V.S., FV [7]

  • Poèmes de V. Severtsov (pseudonyme). – Saint-Pétersbourg : Type. S. Dobrodeeva, 1895. – 80 p.
  • Où est le bonheur?: Histoires et contes de fées / V. Severtsov (pseudonyme). – Saint-Pétersbourg, Komelova, 1898. – 240 p.; 

Ces deux publications sont incertaines, leur attribution se basent sur le « Dictionnaire des pseudonymes des écrivains, savants et acteurs de la société russes. », mais Vsevlod Filatoff était alors très jeune (16-19 ans), et n’habitait pas alors à Saint-Pétersbourg. Il me semble plus plausible d’imaginer qu’il possédait l’un de ces deux livres, et qu’il s’est inspiré du nom de leur auteur pour prendre son pseudonyme.

  • Application de la tactique et de la fortification au soulèvement populaire / V. Severtsov (pseudonyme). Parti travailliste. – Genève : Centre. com. R.S.D.R.P., 1905. – 47 p. 
  • Articles dans le presse périodique La Caserne, 1906-1907
  • Les boïars Romanov : essai historique / V. V. Filatov, Moscou : Édition «Polza» de V . Antik & Co, 1913. – 73 pages – (Bibliothèque universelle ; n° 672)
  • Le socialisme en France pendant la révolution de 1848 / V. Filatov – Moscou : Bibliothèque universelle, 1917, (Bibliothèque populaire. Série historique; n° 109).

Sources utilisées

[1] Nicolas Demassieux, « Généalogie Filatoff ». Geneanet. [En ligne].

[2] Nathalie Demassieux, « Correspondance privée ». 1924.

[3] S. Tchourkine et J. Linder, Les agences de renseignement du monde depuis 500 ans. [En ligne].

[4] N. Werth et A. Blum, « La Grande Terreur des années 1937-1938 », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, no 107, 2010, [En ligne].

[5] « Fichier des victimes de la terreur politique en URSS ». Sakharov center. [En ligne].

[6] M. Elie, « Ce que réhabiliter veut dire Khrouchtchev et Gorbatchev aux prises avec l’héritage répressif stalinien », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, no 107, 2010, [En ligne].

[7] I. F. Massanov, « Dictionnaire des pseudonymes des écrivains, savants et acteurs de la société russes. », Moscou, p. 103, 1958.

[8] M. Lemke, 250 jours au Quartier-Général de l’Empereur (25 sept. 1915 – 2 juillet 1916). Édition d’état. Peterbourg, 1920. [En ligne]

1 commentaire pour “Vsevolod Filatoff (1879-1938), un révolutionnaire tué pendant la grande terreur de Staline”

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