L’an dernier, j’étais passé par temps de pluie au pied du départ du grand Tapou (de son vrai nom Pic du Grand Tapou), un 3000 un peu isolé et peu fréquenté. Au vu du temps du temps pluvieux, j’avais renoncé à faire son ascension. Un petit créneau méteo favorable me décide cette année à revenir dans le coin pour tenter d’y grimper, dans le cadre de ces rando solo dans les pyrénées que j’affectionne tant. Pourquoi ? Juste l’envie de quelques jours pour parcourir, seul, des sentiers « sauvages », d’y trouver mon chemin, de profiter des moments intenses que suscitent ce type d’exercice.
Pourquoi le Grand Tapou? Parce que c’est accessible en randonnée sans compétence d’alpisme, et parce que j’avai lu l’histoire de sa première ascension en 1883 par Henry Russel. C’est même ce célèbre pyrénéiste qui lui a donné son nom.
Au total, en 3 jours du 21 au 24 août 2026, cette randonnée m’a permis de parcourir 50km avec près de 2700m de D+.
Traces Strava
- J1 – Col de Tentes — Lac de Montferrat
- J2 – A/R grand pic de Tapou — remontée vallée de la Canau
- J3 – Col de la Bernatoire — port de Boucharo

J1 – Col de Tentes — Lac de Montferrat
Le départ se fait au col de Tentes, où j’ai garé ma voiture vers midi après 4h de route depuis Bordeaux. L’idée de rejoindre la vallée d’Ossoue en passant par le col des Espécières et une crête peu fréquentée, qui s’étend du pic Saint-André au Pic des Ligades. À l’arrivée sur la crête, je découvre une très belle vue sur la vallée d’Ossoue, avec, à gauche, le massif du Vignemale et les deux sommets que j’espère gravir le lendemain : le pic du Milieu et le Grand Tapou. À droite, j’aperçois même le Pic d’Ardiden, mon ascension « mythique » de l’an dernier.

Derrière moi se dresse la formidable muraille au Sud du cirque de Gavarnie. Je distingue la Hourquette d’Alans qui permet de rejoindre le cirque d’Estaubé, les Petits et Grand Astazou, le Pic du Marboré, le Casque séparé du Taillon par la Brèche de Rolland. Le sentier qui monte depuis le Port de Boucharo vers la cascade du Taillon et le refuge des Sarradets est parfaitement visible.

Devant moi s’étend la crête que je dois parcourir, avec au loin d’autres vieux amis que j’ai escaladés par le passé : le Pic du midi de Bigorre, le Pic de Campbieil et celui d’Estaragne, et le Piméné, sommet plus modeste mais belvédère unique sur le cirque de Gavarnie. La légende dit que tout pyrénéiste doit avoir gravi un fois dans sa vie le Piméné.

Le cheminement le long de la crête est déjà un début d’aventure. Je suis survolé par plusieurs vautours, planant à la recherche de leur nourriture. Il me faut chercher un peu mon chemin, puis décider du bon moment pour quitter la crête et descendre « dré dans l’pentu » pour rejoindre le plancher des vaches, dans le vallon de Sausse. En préparant l’itnéraire, j’avais lu que ce passage était emprunté par la première version de la HRP (1988) et j’avais imaginé qu’il restait quelques cairns de cette époque. Mais je n’ai absolument trouvé aucune trace du chemin dans cette descente. C’est mon 1er jour et j’ai un sac un peu lourd : je fais attention à ne pas me tordre les chevilles et suis content d’arriver dans le vallon, « sur le plancher des vaches ».

Je fais la liaison entre la cabane de Sausse et la Cabane de Lourdes par le GR10 qui circule en balcon 200 ou 300m au dessus du fond de la vallée d’Ossoue. Je vois la longue piste poussiéreuse que j’avais empruntée l’an dernier.

Je me rapproche du magnifique massif du Vignemale. L’an dernier, j’avais remonté la vallée d’Oussoue sous la pluie et tout ce panorama était dans les nuages. Je repère les sommets et surtout mon objectif de demain : les pics du Milieu et du Grand Tapou. Je sais qu’une liaison est possible par les crêtes entre le Grand Tapou et le Vignemale, mais on voit parfaitement bien d’ici que ce cheminement d’alpinisme n’est pas pour moi. Je me contenterais donc des « faciles » 3000m à gauche du massif.

Peu après la cabane de Lourdes, un miniscule cairn en bas d’une pente herbeuse m’indique le début du sentier qui part vers le grand Tapou. Heureusement que je le cherchais, car, à part le cairn, on voit à peine le sentier qui grimpe dans la pente. Je remercie intérieurement Mariano, formidable auteur du site topopyrénées.com, dont le topo détaillé guidera toute ma montée.

Je vais monter environ 500m de D+ pour rejoindre mon lieu de bivouac : le Lac de Montferrat. La fatigue de la journée me fait adopter un rythme assez lent et je m’arrête souvent pour admirer mon environnement -on est en fin de saison, mais il y a encore quelques fleurs-, regarder les marmottes jouer, chercher un peu mon chemin.

J’arriverais au bivouac vers 18h30, n’ayant croisé au total que 5 randonneurs pendant la journée. Ce soir, je serais le seul dans ce petit coin isolé. L’emplacement de bivouac est arbité du vent et tout plat, avec une belle vue sur le lac de Montferrat. Ce dernier est toutefois situé au pied d’une formidable muraille de pierre, dans un creux qui fait que les petites bosses de terrain cache un peu le paysage. Une particularité du lac est qu’il n’y a pas de déversoir visible : ses eaux s’engouffrent dans une faille souterraine pour ressortir plus loin.
J2 – A/R grand pic de Tapou — remontée vallée de la Canau
La nuit est étonnament chaude : plus de 10°C mi-septembre à 2500m d’altitude ! Je passe presque 1h à admirer la voie lactée qui, avec une nuit sans lune et loin de toute lumière parasite, est magnifique. Je fais même un essai de photo de ciel étoilé avec mon smartphone juste posé par terre avec un retardateur. Le résultat m’étonnera : rentré à la maison, j’utiliserais le site astrometry.net qui n’aura aucun mal à identifier les étoiles que je regardais ce soir là.

L’aube est splendide, mais le paysage est… spartiate. Je démonte la tente, prépare un petit sac léger pour faire l’ascension et je cache mon gros sac de rando derrière un rocher. Je le retrouverais — j’espère— à la descente.

Le topoguide m’indique qu’il fallait « laisser le lac sur votre gauche ». Je m’engage sur un sentier clairement visible dans le pierrier à droite de cette photo. Mais au bout de 10mn, j’ai l’impression que je ne suis pas sur la bonne voie : il fallait que je monte Nord-Ouest et là, je suis plutôt plein Ouest.

Je reviens sur mes pas, juste au moment où débouche un groupe de 3 espagnols équipé « alpinisme ». Nous échangeons quelques mots. Ils ont dormi à Ossoue, sont parti tôt à la frontale, et veulent, comme moi rejoindre le pic du Milieu et le Grand Tapou. Ils me demandent « si tu veux être compagnon pour l’ascension ? ». Ils sont peut-être inquiets de me voir seul; ou tout simplement gentils. Bref, je vais partager la montée avec eux. Nous nous élevons d’abord sur des pentes heurbeuses en louvayant entre des barres rocheuses.

Puis l’environnement se fait de plus en plus minéral souvent dans des pierriers au creux de petites gorges qui nous empêchent de voir le sommet.

Quelques arméries en fleur constrastent avec ce monde minéral et sec, ce chaos rocheux au pied de parois plissées.

Un dernier effort dans un pierrier assez pentu, et nous débouchons au « col sans nom », à 3111m, entre le pic du Milieu (3128m) et le Grand Pic de Tapou (3151m). La vue est saisissante : je décrouvre cette spectaculaire parois lisse entre le Pic Central (3235m) et le Pic de Montferrat (3219m). Plus loin, on voit le versant Sud du Cerbillona (3247m).

Je prends à gauche et escalade les 17m d’altitude qui permettent d’atteindre le Pic du Milieu et ses 3128m. Mine de rien, ce dénivelé de 17m permet au Pic du Milieu de prétendre à rentrer de manière individuelle dans la liste UIAA des 3000m des Pyrénées, au bénéfice de la règle des 10 mètres de dénivelé qui doit exister entre deux sommets pour les distinguer. Cela va me permettre de faire deux 3000 pour le prix d’un! J’ai rejoint la cordée d’espagnols et nous nous photographions mutuellement puis profitons du paysage qui se dévoile côté Espagnol. Il n’y a pas un nuage à l’horizon.

Un bref repos, puis nous rescendons au col pour prendre la crête qui monte au véritable but de la matinée, le Grand Pic de Tapou.

Sans être très difficile (on peut monter en marchant avec les bâtons), l’arrête me demandera deux ou trois fois à poser les mains pour assurer une montée sans risques. Arrivé au sommet, je prendrais le temps de faire un tour d’horizon


Vers l’Ouest, une arrête cahotique rejoint le pic de Montferrat. Les espagnols, qui comptent la parcourir, s’approchent pour en faire la reconnaissance, échangent de manière volubile. L’un d’eux semble trouver ça « muy, muy, muy difícil ». Tout en bas (à droite de la photo), on voit parfaitement le refuge de Baysselance et la crête qui monte vers le petit Vignemale. Que de constrate avec le brouillard que j’y avais rencontré l’an dernier !

Vers le Nord, une très belle vue qui s’étend jusqu’à la plaine de Lourdes. Au centre, trône la pyramide caractéristique du Pic d’Ardiden où je me trouvais un an plus tôt. Amusante mise en miroir de deux images, prises à un an d’intervalle (la mer de nuages en moins).


Vers l’Est, c’est la vallée d’Ossoue et son lac. On distingue très bien à droite le Lac de Montferrat que j’ai quitté 2h plus tôt.


C’est l’heure de redescendre par le même chemin vers le lac, où j’arrive juste pour la pause de midi. Il commence à faire très chaud et son bleu turquoise me tente. Un petit plongeon pour me rafraîchir et me décrasser, et c’est l’heure de manger.


Je reprends mon sac à dos et redescend vers le GR11, que je remonte jusqu’à la cabane de Lourdes, où je bifurque dans la vallée de la Canau, que je remonte jusqu’à 2200m d’altitude. Côté physique, ça va à peu près bien : je traine depuis ce matin une belle ampoule au talon droit, et je sens que la descente de près de 900m de D- a pas mal « tapé » dans les quadriceps. Mais bon, je n’ai plus 20 ans non plus !
Après quelques recherches, je trouve 3m2 de terrain assez plat pour poser mon second bivouac, au pied de l’ascension finale vers le col de Bernatoire. Il est encore tôt (16h30), mais la météo annonce une nuit qui pourrait devenir pluvieuse et venteuse : pas la peine d’essayer de monter plus haut aujourd’hui. De toutes façon, ce coin est vraiment isolé : je ne verrais passer que 3 randonneurs à cet endroit.

Pendant la soirée, le soleil joue avec les nuages et je bénéficie d’éclairages très changeants, que j’admire en prenant mon repas du soir. Dodo 20h après cette longue journée.

J3 – Col de la Bernatoire — port de Boucharo
La nuit est étoilée jusque vers 2h du matin. Je passe encore un peu de temps à regarder les étoiles. Le lendemaint, comme prévu, je me réveille sous les nuages, dans un petit crachin. Comme souvent dans les Pyrnées, les nuages s’arrêtent à la frontière Espagnole, et j’espère un peu retrouver le soleil après le col de la Bernatoire. C’est d’ailleurs pour cette raison que, chaque année, plus de 1000 vaches espagnoles effectuent (depuis le Xème siècle) un transhumance par ce col de très haute montagne, pour venir profiter pendant l’été des pâturages français, moins secs que ceux qui sont du côté espagnol.

Je parviens au col en une quarantaine de minutes, mais j’aperçois à peine le lac dans la brume. Je le contourne par la droite et entamme la descente. Les paysages sont fantômatiques. Les sonnailles des vaches résonnent dans le brouillard, telles de cornes de brume.


Peu a peu, les nuages s’effilochent et j’assiste au beau spectacle de la mer de nuage venue de France se déversant sur la vallée de Barnatoire côté Espagnol.


Plus je descends, plus le ciel se dégage, et je profite de la magnifique vue sur les roches multicolores de La Tendeñera (2853m).

Sur la droite, un immense pierrier dont le sommet est strié par un chemin qui semble monter assez rudement : c’est le chemin que je vais emprunter tout à l’heure pour remonter vers le port de Boucharo.


J’arrive en bas de la descente vers 12h : brève pause casse-croute et je repars.

Le debut de la montée est brutal, avec un chemin qui zig-zague en montant fortement. Je croise un bénévole avec ses deux pots de peinture rouge et blanche : il est en train de raffraichir le balisage du GR. J’atteinds le pierrier et je commence à sentir que, peu à peu, les pas sont difficiles. Je me sens vraiment fatigué et m’arrêt de plus en plus souvent. Le vent se lève. Il est face à moi et souffle à environ 40-50km/h. Je trouve cette montée étonnament dure. La pluie se met a tomber. Une grosse averse. Je m’arrête pour enfiler les tenues de protection étanches, veste et pantalon. Un moment de lucidité me fait me demander si je ne suis pas en hypoglycémie : je mange une pâte de fruits, puis je dévorre un paquet de raisins secs. Je me sens tout à coup beaucoup mieux et je repars d’un bien meilleur pas que tout à l’heure : ne pas oublier qu’un des symptômes de l’hypoglycémie est le manque de lucudité qui ne fait pas penser à s’alimenter !


J’atteinds les dernière pentes herbeuses, puis, enfin, le port de Boucharo. On est dans les nuages, avec absolument aucune visibilité. Un groupe de randonneur s’engage dans la direction du refuge des Sarradets.

Moi, je descend l’ancienne route qui descend entre le port de Boucharo pour rejoindre le col de Tentes. Cette route anciennement D923, avait été inaugurée en 1969 par la France, avec l’idée de pousser le gouvernement espagnol à réaliser une jonction de leur côté et ainsi ouvrir une nouvelle liaison automobile transfrontalière, qui aurait emprunté ce passage historique, empruntés depuis des centaines d’années par des piétons et des ânes ou mulets.

Je parviens à ma voiture vers 14h. Le temps de changer de chaussures… et me voilà parti pour Saintes, où je dormirais ce soir.
Deux 3000 de plus !
Une fois de plus, j’ai pu passer quelques jours seul en montagne. Ce moment provilégié compte énormément pour moi et, tant que la forme physique me le permettra, j’espère bien avoir l’occasion de continuer à explorer les Pyrénées. Pendant mes nuits de bivouac, je m’étais demandé combien de sommet de plus de 3000m j’avais gravi dans ma vie, me demandant si le Tapou n’était pas mon 10ème 3000. Je m’étais emmélé les pinceaux et en avais oublié un ou deux. De retour, j’ai pu en faire le décompte exact, que voilà : je suis monté 14 fois en randonnée au dessus de 3000m mais, ayant fait 2 fois le Mont Pelat et le Pic de Campbieil, je n’ai atteint que le sommet de douze 3000m différents. Mon épouse et moi avions gravi en 2000 le piton des Neiges, à la réunion, avec nos deux enfants de 9 et 12 ans. C’était pour eux et pour nous une belle aventure
- 1/8/2000 — Piton des Neiges — 3070m
- 2/8/2002 — Mont Pelat — 3051m
- 25/7/2006 — Pic d’Estaragne — 3006m
- 25/7/2006 — Pic de Campbieil — 3173m
- 10/7/2007 — Posets — 3375m
- 20/8/2010 — Pic de Campbieil — 3173m
- 18/7/2015 — Mont Chaberton — 3131m
- 13/7/2016 — Viso Mozzo — 3019m
- 29/7/2016 — Mont Pelat — 3051m
- 14/7/2019 — Mont Thabor — 3178m
- 6/9/2021 — Mont Buet — 3096m
- 12/8/2022 — Pic de Batoua — 3034m
- 15/9/2026 — Pic du Milieu — 3128m
- 15/9/2026 — Grand Tapou — 3151m
Mais cette barre symbolique des 3000 n’est pas importante, et je ne suis en aucun cas un chasseur de records. J’en ai profité pour établir la liste un peu plus grande des sommets que j’ai gardés en mémoire :
- 1/8/2000 — Piton des Neiges — 3070m
- 14/8/2001 — Mont Aigoual — 1565m
- 2/8/2002 — Mont Pelat — 3051m
- 14/8/2004 — Pic du Montaigu — 2339m
- 16/8/2004 — Pic de Bizourtère — 2311m
- 23/8/2004 — Casque du Lhéris — 1595m
- 25/7/2006 — Pic d’Estaragne — 3006m
- 25/7/2006 — Pic de Campbieil — 3173m
- 10/7/2007 — Posets — 3375m
- 20/8/2010 — Pic de Campbieil — 3173m
- 28/8/2010 — Pic du Midi de Bigorre — 2876m
- 27/8/2011 — Pic de Coma Pedrosa — 2943m
- 10/8/2013 — Pic du Piméné — 2801m
- 6/9/2013 — Chamechaude — 2082m
- 7/9/2013 — Chamechaude — 2082m
- 7/6/2014 — Pointe d’Andey — 1877m
- 12/7/2015 — Crête de Peyrolle — 2645m
- 18/7/2015 — Mont Chaberton — 3131m
- 13/7/2016 — Viso Mozzo — 3019m
- 29/7/2016 — Mont Pelat — 3051m
- 14/7/2019 — Mont Thabor — 3178m
- 6/9/2021 — Mont Buet — 3096m
- 14/3/2022 — Grand Mont — 2686m
- 12/8/2022 — Pic de Cauarère — 2901m
- 12/8/2022 — Pic de Batoua — 3034m
- 22/8/2025 — Pic d’Ardiden — 2988m
- 15/9/2026 — Pic du Milieu — 3128m
- 15/9/2026 — Grand Tapou — 3151m
