La côte de notre territoire d’adoption, qui s’étend entre entre Gâvres, Plouharnel et Quiberon est une ces plus grandes étendue dunaire de Bretagne. Ce cordon littoral, appuyé au nord sur les rochers de Gâvre et au sud sur ceux de Quiberon, constitue le site Natura 2000 « Dunes sauvages de Gâvres à Quiberon ».

Nos promenades nous permettent de découvrir des paysages et écosystèmes extrêmement différents.
- les rochers et falaises rocheuses qui ponctuent toute la côte et se terminent par les magnifiques falaises de la côte sauvage de Quiberon
- le cordon dunaire lui-même, avec ses dunes actives le long de la mer, abritant des dunes grises ou dunes mortes dont la profondeur peut atteindre près d’un km
- des lagunes et zones humides en arrière des dunes
- l’estran envasé de la baie de Plouharnel
Au fils de mes lectures, j’avais essayé de comprendre quand et comment s’était formé cet ensemble, sans parvenir à trouver une description complète, synthétique et scientifiquement établie. Je me suis donc attaché à rassembler mes lectures dans cette synthèse. N’étant que fils de géologue et non géologue moi-même, je demande l’indulgence de mes lecteurs pour les erreurs que j’aurais pu commettre dans cette synthèse.
- une géomorphologie rocheuse héritée du socle armoricain,
- une dynamique sédimentaire marine et éolienne active depuis l’Holocène
Mais cet ensemble est jeune : il s’est stabilisé il y a seulement quelques millénaires. Au regard des temps glaciaires-interglaciaires, ces dunes sont un épisode récent, une parenthèse dans une histoire faite d’immersions et d’émersions successives.
2. Les chercheurs et les sources qui ont éclairé ce littoral
L’histoire scientifique de ce littoral commence avec les travaux fondateurs du début du XXᵉ siècle, principalement fondés sur l’observation et se poursuit avec les approches quantitatives contemporaines. Mais elle est obscurcie par l’évolution des
Les travaux pionniers de Pierre Guilcher (1950–1970)
Pierre Guilcher est l’un des premiers à formaliser une géomorphologie littorale bretonne cohérente. Il décrit un socle armoricain offrant des promontoires résistants (Ouessant, Crozon, Quiberon) tandis que les zones basses entre ces caps concentrent l’apport sédimentaire. Il insiste sur la notion de « littoral mobile », où dunes et cordons évoluent selon la dérive littorale et les tempêtes, et sur le rôle fondateur des transgressions marines dans le modelé des côtes.

Les analyses stratigraphiques de Hallegouët & Dupont (1975–1995)
Leur apport principal est de montrer que la Bretagne n’est pas une marge sédimentaire « souple » : le socle dur limite la conservation des archives marines anciennes. Les dépôts interglaciaires, lorsqu’ils existent, sont fragmentaires ; les terrasses marines de +5 à +10 m sont discontinues.
La synthèse morphoclimatique de Van Vliet-Lanoë
Elle replace le littoral armoricain dans la dynamique nord-européenne : séquences cryoclastiques, paléosols, phases d’éolisation. Le littoral n’est pas seulement marin : il est aussi périglaciaire durant les périodes froides.
Les reconstitutions modernes (OSL / 14C) de Guillou, Roussel et coll.
Ces travaux du XXIᵉ siècle datent l’assemblage du système dunaire holocène :
- constitution de barres sableuses sous-marines,
- fixation végétale,
- formation de paléosols noirs dans l’isthme de Penthièvre,
- alternance entre construction et crises éoliennes.
Les approches géohistoriques et paléorivières de Menier (≈ 2010–2024)
Menier et ses collègues apportent une contribution essentielle : l’analyse du réseau hydrographique quaternaire et des paléo-chenaux sur le plateau armoricain, mobilisant bathymétrie, sismique haute résolution et stratigraphie. Ils montrent que les vallées aujourd’hui submergées — par exemple devant l’embouchure du Blavet — sont les armatures sur lesquelles s’appuient les future rias holocènes. Cette vision fluviomaritime éclaire le rôle de la transgression dans la capture et la redistribution du sable.
Il réinscrit Quiberon dans une série de caps cristallins atlantiques : reliefs résistants, soumis à l’érosion marine directe, et jouant un rôle d’« îlot dur » autour duquel se réorganisent les cordons sableux.
À ces travaux locaux s’ajoutent les cadres globaux :
- la chronologie isotopique LR04 (Lisiecki & Raymo, 2005),
- les analyses du niveau marin eemien (Dutton et al., 2015 ; IPCC AR6 WG1).
Ces références établissent que le dernier interglaciaire a été plus chaud et plus haut que notre présent (+6 à +9 m).
3. Le fil long : 125 000 ans d’histoire environnementale
Pour comprendre Gâvres–Quiberon, il faut replacer la côte dans le cycle glaciaire.
3.1 Interglaciaire eemien (~ –125 000 à –115 000 ans)
Climat tempéré-chaud, forêts développées, calottes réduites : le niveau marin se situe 6–9 m au-dessus du présent. La Bretagne littorale est profondément envahie : les vallées deviennent des rias, les caps rocheux des îles.
3.2 Glaciation würmienne (~ –115 000 à –11 700 ans)
Alternances de froids intenses et de phases plus douces. Au Dernier Maximum Glaciaire (~ –24 000 → –18 000 ans), la mer chute à –120 m. Le plateau armoricain devient une plaine périglaciaire. Les dunes sont absentes ; l’érosion éolienne domine.
3.3 Holocène (~ –11 700 ans → aujourd’hui)
La transgression flandrienne remonte la mer. Les sédiments sableux dérivés du plateau sont mis en circulation : barres → cordons → dunes.
Vers –7000 / –3000 ans : stabilisation partielle des dunes, installation des marais arrière-dunaires.
La côte actuelle est le produit de ces 10 000 dernières années, non de l’Éémien.
3.4 Frise synthétique (schéma conceptuel)
Temps (ka) | Niveau marin | Climat | Végétation/Faune | Sédiments dominants | Occupation humaine
-------------|------------------|------------------|--------------------------|-----------------------------|---------------------
-125 → -115 | +6 à +9 m | Interglaciaire | Forêts tempérées | Rias, plages fossiles | Néandertal diffus
| | chaud (Eémien) | grands cervidés | peu de dunes |
-115 → -20 | -10 → -120 m | Glaciaire | Steppe/toundra | Déflation éolienne | Occ. sporadiques
| | (Würm) | faune froide | vallées fluviatiles |
-20 → -11.7 | Remontée rapide | Dégla. | Recolonisation | Barres sableuses | Groupes mobiles
| (–120 → –40 m) | | | débuts cordons |
-11.7 → -6 | –40 → ~0 m | Holocène | Forêts atlantiques | Cordons consolidés, dunes | Néolithique → Bronze
-6 → 0 | ~0 m stable | Tempéré | Ecosystèmes dunaires | Dunes et marais actuels | Paysages habités
2100+ (sc.) | +0.8/+1.2 m | Réchauffement | Recul végét., salinisation| Érosion dune, ruptures | Littoral vulnérable
4. Cinq instantanés reconstitués
Les cartes suivantes sont construites comme reconstructions plausibles, en RGF93/CC48, à partir d’une bathymétrie réelle : prise du trait 0 m, abaissement ou relèvement global du niveau marin, et généralisation morpho-sédimentaire.
Elles ne prétendent pas à l’exactitude locale mais à la cohérence géomorphologique.
s qu’aujourd’hui : le Golfe du Morbihan n’existait pas, Quiberon était une langue de terre et l’on pouvait à peine (et par beau temps) voir la mer depuis notre point de vue.
Le grand site dunaire
Un immense arc de sable s’étend d’ouest en est, de la presqu’île de Gâvres à celle de Quiberon. Vingt-cinq kilomètres de dunes océaniques et sauvages. Ce paysage immense et rare est celui du Grand Site de France Dunes Sauvage
4.1. Éémien (~ –120 000 ans) — côte haute
L’élévation marine submerge les dépressions. La baie de Quiberon devient une ria profonde ; Plouharnel et Erdeven sont marins. Le tombolo n’existe pas. Quiberon est une île rocheuse. Les terrasses marines sont perchées vers +6/+9 m.
4.2. –14 000 ans — plateau émergé


La mer est très basse. Les vallées du Blavet et des cours côtiers tracent des plaines sèches. La zone littorale actuelle est une partie du continent, balayée par des vents froids.
4.3. –9000 ans — transgression flandrienne


4.4. –4500 ans — néolithique

La mer remonte : les barres sableuses deviennent cordons. Les lagunes se forment, les vases se piégent. Le lien sableux entre Quiberon et le continent se dessine.
4.6. Aujourd’hui — équilibre instable
Dunes stabilisées, marais arrière-dunaires, tombolo continu. Le trait de côte est maintenance-dépendant : tempêtes et surcotes dictent sa forme.
4.7. Futur +2.5 °C — vulnérabilité
Avec +0,8 à +1,2 m d’élévation moyenne (hors événements extrêmes), les marais de Plouharnel seraient régulièrement inondés. L’isthme pourrait subir des brèches, réactivant l’insularité de Quiberon.
Références bibliographiques principales
- Guilcher, A. (1953–1976) — travaux fondateurs sur la morphologie littorale bretonne et les dynamiques sableuses atlantiques.
- Hallegouët, B. & Dupont, L. (1975–1995) — Quaternaire armoricain, terrasses marines, formations côtières.
- Van Vliet-Lanoë, B. — Morphodynamique littorale du NW européen, cryoturbations et paléosols.
- Menier, D., et coll. (2010–2024) — Sismique, bathymétrie haute résolution, paléoréseaux hydrographiques et rias armoricaines.
- Guillou, F., Roussel, E. (2014–2023) — Datations OSL/14C sur les dunes bretonnes, isthme de Penthièvre.
- Chauris, L. — Géologie du socle armoricain et caps littoraux.
- Lisiecki, L. & Raymo, M. (2005) — LR04, courbe isotopique δ18O, cadre MIS.
- Dutton, A. et al. (2015) — Science, niveau marin eemien +6/+9 m.
- IPCC AR6 – WG1 (2019–2021) — Montée des mers, dynamique côtière.
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[2]
J. Goslin, « Reconstitution de l’évolution du niveau marin relatif holocène dans le Finistère (Bretagne, France) : dynamiques régionales, réponses locales », Université de Bretagne Occidentale, Brest, 2014. Consulté le: 15 novembre 2025. [En ligne]. Disponible sur: https://theses.fr/2014BRES0039
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A. Guilcher, Relief Bretagne Meridionale Douarnenez Vilaine. 1948.
[4]
A. Guilcher, « Quelques points de morphologie littorale », L’Information Géographique, vol. 13, no 3, p. 96‑103, 1949, doi: 10.3406/ingeo.1949.5456.
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A. Guilcher et B. Hallegouet, « Coastal Dunes in Brittany and Their Management », Journal of Coastal Research, vol. 7, no 2, avr. 1991, Consulté le: 15 novembre 2025. [En ligne]. Disponible sur: https://journals.flvc.org/jcr/article/view/78498
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[7]
D. Mercier, « Les temps quaternaires du paysage : plage soulevée, plage perchée », in Le commentaire de paysages en géographie physique, Armand Colin, 2004, p. pp.130-133. [En ligne]. Disponible sur: https://www.researchgate.net/publication/281452963_Les_temps_quaternaires_du_paysage_plage_soulevee_plage_perchee
[8]
M. Meurisse, « Enregistrement haute résolution des massifs dunaires Manche, mer du Nord et Atlantique : le rôle des tempêtes », These de doctorat, Lille 1, 2007. Consulté le: 23 novembre 2025. [En ligne]. Disponible sur: https://theses.fr/2007LIL10146
[9]
M. Morzadec-Kerfourn et J.-L. Monnier, « Chronologie relative des cordons littoraux pléistocènes de Bretagne », Quaternaire, vol. 19, no 4, p. 195‑203, 1982, doi: 10.3406/quate.1982.1438.
[10]
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[11]
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B. V. Vliet-Lanoë et al., « Holocene formation and evolution of coastal dunes ridges, Brittany (France) », Comptes Rendus. Géoscience, vol. 348, no 6, p. 462‑470, 2016, doi: 10.1016/j.crte.2015.01.001.